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Géopolitique

L’Europe risque de devenir l’idiot du village mondial

By 28 mars 2008janvier 5th, 2022No Comments

Hubert Védrine est intervenu récemment au Club des Vigilants* sur le thème « Géopolitique et Volonté ». Selon l'ancien ministre, il y a un réel risque pour l'Europe de s'endormir sur ses lauriers. Si les Européens vivent actuellement « plutôt bien », c'est un héritage de l'histoire. Mais il ne faut pas se tromper. Nous devrons faire un choix : Soit nous cherchons à conforter et améliorer notre position, soit nous renonçons par manque de lucidité, volonté, courage, ? Si c'est ce second choix qui est fait, il faudra alors se résoudre à une Europe impuissante ! Agir ou subir ?

 

Son intervention était passionnante et je vous propose quelques notes personnelles sur le sujet. Je précise que le contenu de cet article n'engage que moi, et ne constitue en rien un compte rendu « officiel » des propos de M. Védrine.

 

Il n'y a plus de grilles de lectures géopolitiques.

La dernière grille universellement utilisée était celle de la « guerre froide ».

Après la fin de l'URSS, il y a eu un sursaut d'espérance. Fukuyama a annoncé la « fin de l'histoire » dans le sens où il n'y aurait plus de guerres. Et en effet, l'uniformisation des modes de vie a pu laisser penser à l'entrée dans une nouvelle ère de prospérité et d'aplanissement des différences.

Mais Hutington a lui vu dans les évolutions post « guerre froide », les préludes à une « guerre des civilisations ». Et force est de constater que l'évolution du monde ne prête pas à un optimisme béat.

 

Le monde change. Quelles en sont les caractéristiques ?

– Nous sommes passés d'un monde bipolaire, à un monde unipolaire, avec une seule hyperpuissance. Un monde multipolaire va peut être voir le jour.

– Les Etats ne sont plus les seules entités à posséder le « pouvoir ». Entreprises privées, ONG, fonds d'investissements, ? représentent des forces considérables.

– Les Occidentaux sont confrontés à une rupture très brutale, qui voit la fin de leur domination sur le monde. A partir des grandes découvertes, l'Europe a dominé le monde sur quatre siècles, jusqu'à son autodestruction avec les deux guerres mondiales. Cette domination a été « prolongée » par les Etats-Unis, et durera probablement un siècle. Cette perte d'influence, se ressent à de nombreux niveaux, que ce soit via l'importance des fonds souverains, le développement de grandes entreprises dans de nouvelles puissances économiques, la démographie, le poids des nouveaux pays dans les négociations internationales, ?

 

Les Occidentaux risquent deux choses !

Et toutes deux ont à voir avec leur attitude, et leur tentation de s'enfermer dans « l'irreal politik » :

– Premier risque : l'ubris américaine**. C'est le sentiment que les Etats-Unis peuvent encore dominer seul le monde.

– Second risque : l'ingénuité européenne. C'est le sentiment que les problèmes du monde vont se régler « à l'amiable », grâce notamment aux grandes structures internationales comme l'ONU. C'est le côté « boy scout » des Européens. Cette attitude est dangereuse car naïve et inopérante. L'Europe risque de devenir « l'idiot du village mondial ».

 

Les Français et l'Etat providence

L'Europe est un mot valise, à sens multiple. Croire que la construction européenne peut préserver la « rente de situation » des Européens est fausse. Pire, cette pensée est terriblement démobilisatrice. C'est une fuite vers des horizons vagues.

L'Europe n'est que la somme des volontés individuelles.

 

Les Européens sont les seuls à avoir des doutes

Les autres puissances n'en n'ont pas :

Les Etats-Unis veulent continuer à dominer le monde.

La Chine veut à nouveau (si l'on considère qu'elle l'a déjà été avant sa « fermeture » ***) être la première puissance mondiale.

Les Russes, veulent eux aussi sans états d'âmes tenter leur chance de leader de la planète.

Il n'y a que les Européens, qui ont des doutes. Tout se passe comme s'ils hésita
ient entre : faire de l'Europe la première puissance mondiale, ou se laisser vivre dans une espère de grande Suisse, très riche, avec beaucoup de droits, peu d'obligations, vivant sur un pacifisme hédoniste.

 

Mais il ne faut pas se tromper. Si l'Europe n'est pas puissante, alors elle sera impuissante. Il n'y a pas de demi mesure possible. Si les Européens vivent actuellement plutôt bien, c'est un héritage de l'histoire. Ils vivent sur leurs rentes, sur leur position de leader mondial.

 

Actuellement, l'Europe des 27 n'a pas la puissance de la somme (algébrique) des 27 pays qui la compose. On peut faire le parallèle avec une fusion acquisition, où les entités qui se marient, obtiennent au final un périmètre de puissance inférieur à la somme des entités qui se sont rapprochés.

 

L'Angleterre et l'Allemagne s'interrogent clairement. Gordon Brown a déclaré récemment « je ne connais que deux choses : le Royaume Uni et le reste du monde ». Selon lui, il n'y a pas d'entité pertinente entre ceux deux réalités ! Donc pas d'Europe. De son côté, l'Allemagne a la tentation de la domination européenne. Le couple franco-allemand n'est pas pour lui indispensable.

 

Je quitte mes notes sur cette conférence et intègre une pensée personnelle. En fait, je me demande si les Européens ne sont pas effrayés par leur puissance potentielle. Et s'ils ne préfèrent pas un monde qui leur échappe, plutôt que d'utiliser les armes -au propre et au figuré- qu'ils ont appris à maîtriser. L'exemple des Etats-Unis qui mènent un leadership contesté n'est pas pour nous faire envie.

 

Jérôme Bondu

 

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Pour aller plus loin :

 

* Ancien ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Jospin (1997-2002), Hubert Védrine est intervenu au Club des Vigilants, mercredi 13 février 2008, sur le thème : « Géopolitique et volonté ». Ou comment tirer parti des transformations en cours ?

Voir la biographie de M. Védrine 

Voir la présentation de ce think tank français de tout premier plan. 

 

** L’ubris est la faute commise par les personnages de tragédie grecque, l’acte égoïste (orgueilleux, démesuré) qui les conduira inévitablement à la mort (Oedipe, Antigone…)

 

*** Selon l’OCDE, jusqu’en 1820, le PIB de la Chine était le premier au monde, soit 30 % du total. Voir un précédent billet sur le sujet.

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