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Stratégie

À lire : La destruction de l’État. De Maroun Eddé

By 26 juillet 2026No Comments
la destruction de l'Etat

J’ai lu « La destruction de l’État » de Maroun Eddé, édité en 2023.

Maroun Eddé est essayiste, spécialiste de philosophie politique. Il est l’auteur de La Mémoire coupable, parue aux éditions Bouquins (2022).

Le livre « La destruction de l’État » est un coup de poing. Le constat est accablant mais aussi intéressant car il présente des axes d’amélioration. C’est certainement à ce jour le livre que j’ai le plus annoté et souligné. En voici un résumé personnel. Je précise que j’ai essayé de respecter la pensée de l’auteur. En aucun cas les lignes ci-dessous ne reflètent ma pensée ou ma vision, ni celles des structures pour lesquelles je travaille. Toutes les phrases en guillemets sont de l’auteur.

Introduction – La destruction de l’État

À l’origine de la réforme de l’État se trouve le tournant néolibéral reagano-thatchérien dans les années 1980-90, et le « new public management ». Pour résumer l’état d’esprit : « L’État n’est pas la solution, c’est le problème ». et en version anglaise : « starving the beast » (affamer la bête … donc l’Etat). Mais en 30 ans d’application, ce régime néo-libéral, loin d’être une réussite et de faire des économies, est selon l’auteur un échec patent en France. Tout l’édifice est fragilisé : l’État français, le service public, les entreprises, et le corps social. Maroun Eddé prévient d’emblée « l’histoire que nous allons raconter est celle d’un sabotage organisé sur plusieurs décennies. (…) c’est l’histoire d’une démission collective, d’une trahison des élites convaincues que le modèle français devait être enterré sans qu’elles soient capables de penser une alternative viable ». Rentrons dans son histoire !

Partie 1. Les vestiges de la puissance

1. Services publics : la grande démission

Le paradigme néo-libéral avait pour mantra de faire des économies. Mais l’auteur présente rapidement le coût réel des « économies budgétaires ». Si les dépenses des services publics sont faciles à chiffrer, leurs bénéfices sont très difficiles à estimer. Et s’il a été facile de couper les budgets, on subit maintenant les conséquences : agonie des hôpitaux, tragédie de l’enseignement professionnel, régimes de pénuries, démissions des responsables, obsession de la quantification, tyrannie du court-termisme, privatisation des bénéfices et collectivisation des pertes …

2. De la puissance industrielle à la start-up nation

Avant ce n’était pas ainsi ! Maroun évoque les réussites des Trente Glorieuses : Mirage, TGV, Concorde, Cyclades (lire Louis Pouzin), Thomson, nucléaire, barrages hydroélectriques, câbles sous-marins … la France était à la pointe de la production technologique ! 50 ans plus tard, c’est un champ de ruine.
La faute : le mythe de la France sans usines, porté notamment par Serge Tchuruk. L’entreprise Alcatel en a fait directement les frais. Et Maroun nous apprend que Huawei a pu décoller notamment grâce au démantèlement d’Alcatel. L’entreprise chinoise a incorporé « les technologies et codes informatiques français pour se développer rapidement avec les mêmes produits fabriqués moins cher ». Pour les chefs d’entreprise comme Tchuruk « les notions de souveraineté industrielle ou d’indépendance économique étaient perçues comme obsolètes ».

Maroun revient évidemment sur l’affaire Alstom et cite Frédéric Pierucci.

L’auteur rappelle que les géants de la technologie américaine se sont eux, fortement appuyés sur l’État américain. Il cite Mariana Mazzucato qui explique (entre autres exemples) à quel point Apple doit beaucoup à l’État américain et aux programmes de recherche publics Et que mettre en place une start-up nation sans le soutien de l’État français est une gageure. « On imite seulement leur narratif : leur storytelling devient un modèle à suivre » explique Claude Revel (bien connue dans le monde de l’intelligence économique, et que j’ai eu le plaisir d’interviewer et d’inviter au Club IES).

3. La rançon des privatisations

Maroun cite en exemple la privatisation des autoroutes qui représente un « triple scandale économique, financier et social ». Puis il passe à la privatisation de l’aéroport de Toulouse qu’il résume simplement : Les Chinois ont pu « entrer dans une entreprise, récupérer ses biens, et en ressortir ». Pour l’auteur, cette opération n’est pas une privatisation « mais un racket pur et simple ».

L’idée de fond du néo-libéralisme était que rien ne puisse échapper à la logique marchande et aux investisseurs privés. « Tout comme les États-Unis s’opposaient à la colonisation française et anglaise dans les années 1950, moins pour la bonne cause que parce que le caractère réservé des empires les privait de marchés considérables, de même les principaux défenseurs des privatisations sont essentiellement intéressés par le fait qu’aucun secteur ne soit plus protégé des logiques spéculatives ».

Plus loin, l’auteur présente les trois effets négatifs pour la collectivité : l’État perd des recettes budgétaires, les inégalités augmentent puisque les recettes bénéficient à quelques individus, l’État perd du pouvoir face à des acteurs qui vont dicter leur loi.

4. La déroute énergétique

Maroun détaille les rouages de l’abandon de l’État de toute politique énergétique. Je ne développe pas, je vous donne simplement quelques éléments : Arrêt de Superphénix, arrêt du projet Astrid … La fermeture de centrales nucléaires est devenue une « variable d’ajustement politique pour le parti socialiste, lui permettant de glaner 2 à 3% de voix supplémentaires chez les Verts ». La croisade de Bruxelles (donc des Allemands) contre le monopole public d’EDF. Le projet Hercule. Le scandale de l’Arenh. Je cite : « Sur le podium des sabotages volontaires vient enfin l’alignement sur l’Allemagne des prix de l’électricité. » Et il explique pourquoi nous payons si cher notre électricité.
Résultat : « La France s’est volontairement départie d’une énergie pilotable, sûre et peu carbonée pour une électricité plus carbonée, plus chère … » (lire sur le sujet Jancovici).

Partie 2. Les dirigeants contre l’État / La destruction de l’État

5. L’abandon des compétences

Après les entreprises, c’est contre sa propre administration que l’État a fini par se retourner ! Là encore, je ne développe pas. L’auteur explique la mise à mort du ministère de l’Equipement.

6. Le piège de la décentralisation

L’État « a organisé des transferts de compétences sans donner d’autonomie financière supplémentaire aux régions ». En outre, l’État s’est éloigné des territoires et s’est polarisé autour de la capitale.

7. Le moment Macron

L’auteur est très dur vis-à-vis d’Emmanuel Macron.
Selon l’auteur, Olivier Marleix a souligné que quand Emmanuel Macron était à Bercy, cela avait été l’âge d’or des fusions-acquisitions : 4 entreprises du CAC 40 ont été vendues : Alstom, Alcatel, Lafarge, Technip. Et dans des conditions que les professionnels de l’intelligence économique connaissent bien. L’auteur souligne chez Macron « l’obsession pour la privatisation et l’externalisation ». « L’État doit se désengager, les services publics doivent être privatisés, et tout ce qui ne peut l’être doit être numérisé ». Au passage, Macron part en croisade contre la haute fonction publique. « Les ministères, eux aussi, sont vidés de leur substance ».

Partie 3. Coup d’État au sein des élites

8. Le détournement des formations

L’auteur aborde ensuite les destructions dans le système de formation :
De manière prémonitoire, Maroun Eddé explique le désastre de Sciences Po. École qui est passée de la formation des serviteurs de l’État à la formation au lobbying pour Coca-Cola. Richard Descoings était fasciné par les États-Unis et a voulu une transformation sur trois éléments majeurs pour singer les universités américaines : l’augmentation des frais de scolarité, les modes de recrutement, et les contenus des cours. L’École est ainsi devenue un laboratoire du wokisme en France.
Quant aux X-ENS, il reprend un témoignage d’un membre des grandes écoles d’ingénieur « l’État ne veut plus de nous ». Les X partent en majorité vers les métiers de la finance, et dans les pays anglo-saxons.
Dans ce jeu de destruction, les écoles de commerce ont gagné, et en particulier HEC. Car si l’État est une entreprise comme les autres, les étudiants des écoles de commerce vont pouvoir y prendre une large place.

9. La déconnexion de la haute fonction publique

Dans cette partie, l’auteur traite avec précision de l’ENA. Du piège que cette école a pu former, jusqu’à sa destruction.

10. Les consultants au cœur de l’État

Mais qui gouverne alors la France ? Demande l’auteur. Il répond que ce sont les consultants, au premier rang desquels McKinsey. « Le cabinet aurait rédigé une large partie du programme d’Emmanuel Macron en 2017, serait intervenu sur des réformes de santé, d’éducation, et même dans la réforme de l’État ».
L’auteur se moque de leur jargon (hyper anglicisé), de leur obsession « d’aligner les slides », de la novlangue managériale, de l’illusion de la technicité … (voir à ce propos la vidéo du patron France de McKinsey en train de défendre le fait de s’être fait payer 496 000 euros pour une prestation qui n’a pas eu lieu !) la vidéo est titrée « McKinsey interrogé au Sénat sur une mission d’un demi-million d’euros pour l’Education nationale »

L’État a même, explique Maroun, « créé les conditions juridiques et les pratiques pour favoriser la systématisation du recours aux prestataires ». Par exemple avec le système de l’Accord-cadre.

11. L’État capturé

L’État est ainsi capturé par une nouvelle élite managériale. La France a ainsi troqué sa noblesse d’Ancien régime (jusqu’en 1789), à une noblesse d’État (jusqu’en 1989), puis aujourd’hui à une noblesse managériale. L’hybridation est totale entre les consultants hyper-stars, la haute fonction publique et les capitaines des grandes entreprises. Ces centaures qui ont pris le pouvoir, ne croient plus dans le modèle français, et le rejettent. La fascination a débuté avec le modèle allemand dans les années 2000, puis le modèle de flexi-sécurité scandinave, pour être aujourd’hui totalement obnubilé par le modèle américain. La soi-disant élite française a fait sécession et colporte la vision caricaturale américaine qui dénigre tout ce qui est français.
L’intérêt général est privatisé et la démocratie menacée. C’est un coup d’État qui ne dit pas son nom, explique l’auteur.

Épilogue : l’État du XXIe siècle

Dans l’épilogue de La destruction de l’État , Maroun Eddé redonne espoir au lecteur, qui comme moi, a pu se sentir totalement désœuvré. La messe n’est pas dite. L’heure n’est pas au fatalisme. Il faut commencer par arrêter avec « cette étrange passion de l’abaissement » envers nous-mêmes dont parlait déjà de Gaulle en 1967. Il faut replacer l’État dans ses deux dimensions centrales : acteur de l’économie et garant de la cohésion sociale.

Et Maroun Eddé s’appuie sur l’incroyable réussite du TGV pour appeler à une transformation de l’État : État investisseur, État innovateur, État client des entreprises françaises, État coordonnateur, État stratège. La transition écologique est typiquement un sujet qui nécessite un État puissant.

Il glisse dans ses dernières lignes un remerciement appuyé, je le cite, « Au modèle français, en particulier au système éducatif et à tous les enseignants, à qui je dois tant ».

La destruction de l’État est un livre à lire !

La destruction de l’État est édité chez Bouquins en 2023.
Voir sa présentation sur Youtube.

Je rappelle que j’ai essayé de respecter la pensée de l’auteur. En aucun cas les lignes ci-dessous ne reflètent ma pensée ou ma vision. Toutes les phrases en guillemets sont de l’auteur.

Bonne lecture !
Jérôme Bondu

 

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