Nos ordinateurs sont tres consJ’ai lu et ai bien apprécié le livre de Cyprien Cini « Nos ordinateurs sont très cons ». Quelques morceaux choisis, divisés en deux articles. Le premier est à lire ici.

18- Les réseaux sociaux aiment les fake news
 - Il cite le témoignage de Guillaume Chaslot, ancien de YouTube. Le but de YouTube « c’est de faire rester les gens le plus longtemps possible sur la plateforme, l’algorithme qui recommande les vidéos ne se pose pas la question de savoir s’il s’agit d’un truc vrai ou pas » p153. En gros infox, fakenews ou pas … du moment que cela permet d’accrocher l’internaute tout va bien.
 - Il présente le « Mandela effect », défini comme le phénomène étrange dans lequel « un grand nombre de personnes partagent un faux souvenir identique » … en l’occurrence la mort de Mandela en prison (qui rappelons-le n’a pas été le cas !).
 - Notre cerveau est fragile, et est la victime collatérale de la quête d’attention des GAFAM.
 - Notre téléphone est devenu un auxiliaire neurologique indispensable pour beaucoup d’entre nous.

21- Ce qui fait courir le numérique
- Cyprien Cini met les pieds dans le plat : « Vous vous doutiez bien que les géants du web, les fameux GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) ne sont pas là pour faire de la philanthropie, mais leur puissance financière leur confère désormais une place inédite et surréaliste dans l’ordre mondial ». Je n’aurais pas dit mieux. « Chaque nouvelle fonction, chaque nouvelle application leur permettent d’en savoir plus sur vous, sur vos habitudes ». À tel point que « la start-up My Data is Rich, par exemple, récupère toutes vos données personnelles et s’occupe de les vendre aux entreprises que ça intéresse en vous reversant 50% de la somme ». Cela peut représenter jusqu’à 800 euros … et l’on peut vendre plusieurs fois ses données. Le pouvoir des GAFAM est tel qu’ils ne moquent des décisions des Etats. Par exemple quand Nicole Belloubet a demandé à plusieurs reprises à Google Map « de flouter les photos aériennes des prises françaises pour ne pas faciliter l’évasion des détenus ». Google n’a fini par le faire qu’après de multiples relances et une évidente mauvaise grâce…

22- Faites ce que je dis, pas ce que je fais
 - Dans cette partie, Cyprien Cini cite beaucoup de repentis de la tech. Ceux-là même qui ont créé ces outils d’addiction.
 - Justin Rosenstein, qui a inventé le bouton J’aime de Facebook et qui avouait qu’à cause de ce type d’invention « tout le monde est distrait. Tout le temps… notre cerveau peut être pris en otage ». C’est l’économie de l’attention.
 - Il rappelle que Bill Gates et Steve Jobs, ainsi que beaucoup de collaborateurs des entreprises de la tech, ont mis leurs enfants dans des écoles sans écrans ! Et exactement le principe de l’école Waldorf School of the Peninsula dans la ville de Loyola en Californie.
 - Chamath Palihapitiya, ancien vice-président de Facebook a expliqué : « vous ne le réalisez peut-être pas mais vous êtes programmés... Je pense que nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social ».
 - Sean Parker, autre ancien vice-président de Facebook, a inventé le système « pull to refresh » (actualisation). Il y va aussi de son témoignage « le réseau social a été construit dans le but d’exploiter les vulnérabilités de l’être humain ».
 - Tim Berners-Lee dans une lettre ouverte le 12 mars 2019, à l’occasion des 30 ans du web, déplorait que son invention fût devenue un lieu de propagation de haines, fraudes et crimes.

Notre comportement est tellement paradoxal ! Nous adorons ce qui nous fait du mal. Nous sommes « les otages volontaires des nouvelles technologies. Une sorte de syndrome de Stockholm avec son smartphone ». À tel point que l’auteur se demande si au fond, les cons, ce ne serait pas nous !

Bel ouvrage de vulgarisation, plaisant à lire.

Jérôme Bondu

J’ai chroniqué quelques livres sur le même sujet :
 - A lire : Dans la Google du loup. De Christine Kerdellant (notes 1/2).
 - A lire : La civilisation du poisson rouge, de Bruno Patino (notes 1/2).
 - A lire : Culture numérique de Dominique Cardon.

 

 

Nos ordinateurs sont tres consJ’ai lu et ai bien apprécié le livre de Cyprien Cini « Nos ordinateurs sont très cons ».

Au départ, je ne pensais pas faire de notes de lecture tant l’ouvrage me semblait plus satirique d’informatif. Mais il faut reconnaitre qu’il est non seulement très plaisant à lire, mais en plus plein de bon sens et de messages profonds. Messages qui, en tout cas, correspondent bien à ma vision de la révolution numérique. Quelques morceaux choisis, divisés en deux articles. Au-delà du grand public, les messages sont aussi intéressants pour les professionnels de l’intelligence économique.

Je n’ai pas pris de notes sur les 5 premiers chapitres, et je saute directement au 6eme. J’indique ci-dessous le numéro et le titre du chapitre, et l’enseignement principal :

6- Quand les enfants prennent le contrôle
 - Il cite l’expérience Dolmio qui prouve que des enfants absorbés par leur écran sont totalement insensibles aux changements de leur environnement. p53

7- La maladie de l’ordi
 - Il explique que la cybercondrie "est la capacité à se rendre de plus en plus anxieux au fur et à mesure que l’on va consulter internet. La cybercondrie, c’est l’hypercondrie 2.0 car, quand on s’inquiète pour sa santé, l’ordinateur devient notre pire ennemi". p55
 - « Nous sommes bombardés d’infos anxiogènes par nos téléphones qui s’exécutent sans discernement, rien ne nous est épargné » p60

8- Les robots ne sont pas des héros
 - Il rappelle la désastreuse présentation de Tay par Microsoft, https://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/03/24/a-peine-lancee-une-intelligence-artificielle-de-microsoft-derape-sur-twitter_4889661_4408996.html   robot conversationnel doté d’une intelligence artificielle surpuissante. L’expérience a été arrêtée après que Tay, abreuvée par des trolls de textes nauséabonds, soit devenue raciste et profère des insanités « I fucking hate feminists and they should all die and burn in hell » ! Ca se passe de traduction…

10- La fin des embouteillages
 - Cyprien Cini se moque de Waze qui a la fâcheuse tendance à dégorger les axes embouteillés en déplaçant les bouchons dans les itinéraires de délestages.

12- Le faux ami de l’écologie
 - Il rappelle ce que l’on sait maintenant très largement : l’économie numérique n’est pas économe ! « Internet consomme à lui seul 7 à 10% de l’énergie mondiale (…). En 2019 le numérique représente à lui seul 2% des émissions de gaz à effet de serre, soit 1,5 fois plus que le transport aérien. Pire, en 2025, il devrait atteindre l’équivalent de tout le transport routier sur la planète » p101

13- Pas toujours OK Google
 - Le v-commerce ou « voice commerce » est devenu en 2018 le 4ème canal de vente dans le monde. Mais les enceintes connectées pourraient devenir le cauchemar des parents. Les enfants habitués à commander ces enceintes en viennent à parler à leurs amis et leurs parents sur le même ton. Il relate le témoignage de Fabien Soyez qui a entendu sa fille dire « OK doudou », « OK manège » et « OK Google, biscuit au chocolat » …

15- Le couple à l’épreuve du numérique
 - Il existe 280 applications pour espionner son conjoint. L’espionnage conjugal est en plein développement
 - Et la libido alors ? Et bien Netflix est devenu un nouveau mode de contraception. Et très sérieusement, il a été calculé une baisse des relations sexuelles chez sa très gracieuse majesté britannique (enfin pas au Château, dans le pays) avec 3 relations par mois, là où les britaniques étaient à 5 dans les années 90 avant le développement d’internet. Oupss.

17- Un ordinateur à l’Elysée
 - Doit-on s’effrayer que « 25% des Français soit prêts à laisser une intelligence artificielle prendre les commandes de la nation » p141


La suite ici

Jérôme Bondu



Toujojaron lanierurs dans le cadre des précedents billets (Christophe Clavé, Michel Desmurget, Michel Serres) je recommande le dernier article d'Anabelle Laurent dans Usbek & Rica, dont voici un court extrait :

"Au commencement d’Internet était… la gratuité. Nous nous sommes tous lancés à corps perdu dans un Web où tout était disponible et gratuit, et c’est pour vous le péché originel. Pourquoi ?

Jaron Lanier : Le désir qu'il y a eu de tout rendre gratuit n'est qu'une partie de l'histoire. S'il n'y avait eu que la gratuité, une réelle gratuité, peut-être aurions nous eu une certaine forme de socialisme, ou de communautarisme, je pense que cela aurait été intéressant. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. L'autre partie de l'histoire, c'est que tout le monde s'est mis à vouer un culte aux entrepreneurs de la tech, comme Steve Jobs, ou Bill Gates. Or si vous voulez combiner les deux, si vous voulez un monde sans argent fondé sur le partage mais qu'en même temps vous croyez fortement dans l'idée de devenir super riche grâce à une carrière d'entrepreneur dans un système capitaliste, vous vous retrouvez face à une contradiction. Et pour résoudre cette contradiction, votre seule solution, c'est de mentir. C'est de donner aux gens l'expérience d'un monde où tout est gratuit, mais de faire en sorte qu’à chaque fois qu'une personne fait quelque chose en ligne, cela soit payé par une autre qui espère pouvoir la manipuler… et de gérer ce qui devient dès lors une entreprise de modification des comportements."

 

Jérôme Bondu

 

 

michel serresEn complément de mon dernier article sur "La fabrique du crétin digital, de Michel Desmurget" on pourra se rappeler la sagesse de Michel Serres. Il déplorait déjà en 2012 le temps que nous passions devant un écran. Sa démonstration est implacable :

"En 2012, les Français ont regardé la télévision 3 heures 50 par jour en moyenne, contre 3 heures 47 en 2011, selon Médiamétrie. Ce chiffre concerne les individus âgés de quatre ans et plus.
Cela représente 1 400 heures passées par an devant la télévision, soit 58 jours pleins. Cela fait aussi plus de 100 000 heures dans une vie*, soit environ 12 ans ! C’est comme si on restait de 28 à 40 ans sans bouger de son canapé, téléviseur allumé.
Or, en France, l’espérance de vie a augmenté de 12 ans depuis la fin des années 1950 et l’invention de la télévision en couleur. Elle est passée de 68 ans, environ, à cette époque (66 ans pour les hommes/73 ans pour les femmes), à 80 ans aujourd’hui (78 ans pour les hommes/85 ans pour les femmes), selon l’Ined.
En d’autres termes, toute l’espérance de vie gagnée depuis l’apparition de la télévision en couleur passe… dans la télévision.
Sachant que les Français dorment en moyenne 7 heures et 47 minutes par nuit, on peut noter qu’ils passent le quart de leur temps éveillé devant la télévision."


Jerome Bondu

desmurget

Il faut absolument lire « La fabrique du crétin digital » de Michel Desmurget, sous-titré « les dangers des écrans pour nos enfants ». Michel Desmurget est docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’INSERM. J’avais chroniqué son premier livre « TV Lobotomie ». L’auteur est un expert du domaine, et inutile de dire qu’il base chacune de ses affirmations sur des références scientifiques très solides. Les éléments présentés ci-dessous sont tous justifiés longuement dans son ouvrage.

Voici un résumé de son livre, suivi d'un avis critique.

Etat des lieux de la consommation d’écrans récréatifs

Le temps passé sur les écrans est énorme, et va croissant : Il est actuellement de 3h par jour chez les enfants de 2 à 4 ans. Et de 7h par jour chez les ados. Or il est possible d'emmener l'enfant à minimiser ce temps. Mais il ne faut pas l'imposer brutalement.
Le développement de compétences particulières chez les jeunes est un mythe. Les "digital natives" ou autres générations X, Y ou Z n'existent pas, en tout cas du point de vue scientifique.
L'information sur ce sujet sensible, dispensée au grand public, n'est pas fiable.
-    Les biais d'expertise affectent lourdement les perceptions publiques.
-    Pour les citoyens lambdas il est très difficile d'entendre les vrais experts ... des lobbyistes et autres idiots utiles
-    Les journalistes n'ont pas le temps de faire une sélection rigoureuse entre vraies données scientifiques et l'avis de monsieur tout le monde.

La sur-consommation d’écrans récréatifs chez les jeunes affecte leurs performances scolaires

L'utilisation des écrans domestiques (même avec des programmes éducatifs) n'exerce aucune action positive sur la performance scolaire. La numérisation des outils pédagogiques scolaires entraine une chute des notes. La logique de numérisation de l'école est plus économique que pédagogique :
-    Parce qu’un enseignant coute cher
-    Qu’il est long à former
-    Qu’il est difficile à recruter
-    La numérisation de l'éducation cache en réalité la paupérisation de l'enseignement
Un ordinateur ne peut pas penser, sourire, accompagner, guider, consoler, encourager, stimuler, rassurer, émouvoir, faire preuve d'empathie. Or ce sont des éléments essentiels de la transmission de savoirs.

La sur-consommation d’écrans récréatifs chez les jeunes affecte leur développement intellectuel

Cela affecte en premier lieu les interactions humaines. D’abord les échanges infrafamiliaux. Parce que les enfants ne sont plus disponibles. Et souvent aussi parce que les parents sont aussi indisponibles, figés sur leurs propres écrans.
Cela affecte ensuite le langage. Il y a une baisse du volume et la qualité des échanges verbaux précoces. Puis un retard de l'entrée dans le monde de l'écrit.
Cela affecte enfin la capacité de concentration. Les jeunes sont immergés dans un environnement numérique dangereusement distractif.

La sur-consommation d’écrans récréatifs chez les jeunes affecte leur santé

Cela affecte d’abord le sommeil, qui est un pilier essentiel du développement dans de multiples dimensions physiques, émotionnelles, intellectuelles.
Cela augmente la sédentarité, et diminue l'activité physique.
Cela augmente enfin l’exposition à des contenus à risques (Sexe, tabac, alcool, aliments trop gras, salés, sucrés, violence). Or ces contenus créent des comportements normatifs chez les jeunes.

Conclusion
De manière très opérationnelle l’auteur recommande de ne pas donner d’écrans récréatifs avant 6 ans. Au-delà de 6 ans, pas plus d'une heure par jour !
A l'aune de ces effets négatifs, il faut envisager que la révolution numérique ait en réalité un coût astronomique !

Analyse critique

Je complète ce résumé par une petite analyse critique personnelle :
- Le contenu est très intéressant, mais malheureusement noyé dans un style d’écriture un peu difficile. L’auteur est revanchard, dans le sens où il a le sentiment que la réalité scientifique a du mal à se frayer un chemin vers le grand public. Grand public qui est submergé par les faux sachants, les lobbyistes, qui n’ont que trop d’intérêt à enjoliver l’impact de la numérisation du monde.
- Il dit lui-même qu’il est parti dans l’écriture du livre "exaspéré" et qu’il a fini "ulcéré", en proie à une "rage sourde et froide". Cela m’a un peu gâché la lecture, et j’ai sauté les passages, qui à de multiples reprises, versaient dans la récrimination.
- Pourtant on ne peut pas lui tenir rigueur de son exaspération. Il est un témoin privilégié d’une injustice notoire. Je lui laisse le mot de la fin « Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle ». On comprend sa rage. Il faut le lire …

Jérôme Bondu


NB : je peux envoyer la carto à qui le souhaite






agefiExcellent article sur l'AGEFI écrit par Christophe Clavé.

Voici un extrait ci-dessous :

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"Sans mots pour construire un raisonnement la pensée complexe chère à Edgar Morin est entravée, rendue impossible. Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe.

L’histoire est riche d’exemples et les écrits sont nombreux de Georges Orwell dans 1984 à Ray Bradbury dans Fahrenheit 451 qui ont relaté comment les dictatures de toutes obédiences entravaient la pensée en réduisant et tordant le nombre et le sens des mots. Il n’y a pas de pensée critique sans pensée. Et il n’y a pas de pensée sans mots. Comment construire une pensée hypothético-déductive sans maîtrise du conditionnel? Comment envisager l’avenir sans conjugaison au futur? Comment appréhender une temporalité, une succession d’éléments dans le temps, qu’ils soient passés ou à venir, ainsi que leur durée relative, sans une langue qui fait la différence entre ce qui aurait pu être, ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait advenir, et ce qui sera après que ce qui pourrait advenir soit advenu? Si un cri de ralliement devait se faire entendre aujourd’hui, ce serait celui, adressé aux parents et aux enseignants: faites parler, lire et écrire vos enfants, vos élèves, vos étudiants." (lire la suite)
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Dans le même ordre d'idée, je viens de finir de lire le dernier livre de Michel Desmurget "La fabrique du crétin digital". Je vais le chroniquer bientôt sur mon blog. Ce scientifique explique clairement la crétinisation en cours à cause des écrans... Son dernier livre est la suite de "TV Lobotomie" .
A suivre ...

Jerome Bondu






arretRécemment j’ai entendu une conférence de 20 minutes (montre en main) durant laquelle le conférencier a réussi à placer 10 anglicismes. Soit un mot anglais toutes les deux minutes. J’ai pris en note : cluster, mindset, business line, le UK, broker, asset immobilier, property, use case, business owner, input ! Nous sommes de plus en plus face à des Jean-Claude Vandamme de la pensée (vous vous rappelez « je suis aware »).

Cette nouvelle langue du business m’a fait penser à la Novlangue d’Orwell. A ce propos, je vous recommande l’émission de France Culture « La novlangue, instrument de destruction intellectuelle ». 

Voici deux extraits de l’émission fortement éclairants :
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« L’idée d'Orwell c’est que trop souvent nous nous laissons entraîner par les mots, nous laissons les mots penser à notre place, ce qui est vrai pour n’importe qui dans la conversation courante mais aussi vrai pour un écrivain, un penseur ou un philosophe… « Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux. » George Orwell
Jean-Jacques Rosat

"Quand on s’exprime mal, on pense mal ou pas du tout. Le but de la novlangue dans 1984 est de parvenir à l’anéantissement de la pensée et remplacer le sens par le signal."
Françoise Thom

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Aucun mépris dans mon propos. Je ne critique pas ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir eu une bonne éducation. En l’occurrence le conférencier que je cite plus haut est plutôt dans le genre bardé de diplômes. Et dans son cas, quand il s’exprime mal c’est qu’il pense mal.

Et je me demande si nous ne serions pas en train de voir émerger avec ce globi-english une forme de novlangue particulièrement nocive. Sous couvert de modernité, de business et de solicon valley, elle me parait être une réduction de la pensée. Je me demande si ces bas+5, qui ne savent plus parler correctement, ne sont pas les idiots utiles d’une destruction de la pensée critique.

J’ai été à Québec cet été et j’ai été épaté par la capacité à utiliser des jolis mots, là où nous avons placé du « parking », du « hot dog » ou même le mot « stop ». Nous ferions bien de nous inspirer de nos cousins d’Outre-Atlantique. En tout cas, je vous recommande l’émission « La novlangue, instrument de destruction intellectuelle ». Vous vous ferez votre idée.

Jérôme Bondu

NB : Autre émission de France Culture très intéressante : Le droit comme arme de guerre économique.
NB 2 : Suite à mon billet, Pascal Tartarin m’a présenté un très bel article de la revue Interrogations.org, dont je ne peux que copier-coller la conclusion :

L’analyse de Victor Klemperer « nous parvient comme un mode d’emploi critique de notre présent » (p. 373), selon les mots d’Alain Brossat dans la postface de l’ouvrage. LTI (la manipulation de la langue allemande sous le IIIème reich) a une portée heuristique qui dépasse l’analyse des systèmes totalitaires. A l’heure de la mondialisation, du développement d’une « novlangue néolibérale » (Bihr) qui véhicule des concepts gestionnaires, et de la disparition de langues minoritaires, la réflexion de Victor Klemperer apparaît particulièrement pertinente pour interroger la société contemporaine prise dans un système non pas totalitaire mais « globalitaire» !

"Novlangue néolibérale" ... "système globalitaire" ... J'adore ! De quoi nourrir notre réflexion …

Source : Vandevelde-Rougale Agnès, « Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue », dans revue ¿ Interrogations ?, N°13.






quote what the book does as a technology is shield us from distraction nicholas g carr 149 40 60

J’ai lu le très bon livre "Internet rend-il bête ?" de Nicholas Carr. Le livre porte sur la transformation de notre cerveau avec la pratique d’internet.
Je partage mes notes de lecture en trois billets distincts. Voici le troisième et dernier (lire le premier, et second billet).

Parmi nos capacités cognitives les plus en danger, il y a notre capacité de mémorisation

Dans le chapitre "Cherche, mémoire, cherche" Nicholas Carr s’intéresse aux processus mémoriels.
- L’auteur explique d’abord que nous avons deux types de mémoire : mémoire de travail, et mémoire long terme qui passe par la création de nouvelles synapses. La mémoire de travail est sursaturée, et la création de nouvelles synapses en amoindrie. L’auteur ne cite pas l’effet Skinner mais on peut voir internet comme une gigantesque "boite de Skinner" ! 
- La mémoire c’est de l’attention, du temps et de la répétition. Or Internet capture notre attention, notre temps et ne nous permet pas de nous remémorer ce qui est important. "La Toile, elle, est une technologie de l’oubli".
- Il explique ensuite que sans mémoire l’homme n’a pas d’intelligence. Or à sous-traiter notre mémoire nous allons perdre notre intelligence.
- "Le fait de confier la mémoire à des banques de données extérieures ne met pas seulement en danger la profondeur et l’individualité du moi. Il menace aussi la profondeur et le caractère distinct de la culture que nous avons tous en commun".

Outre la mémorisation, c’est notre essence humaine même qui est en danger

Dans le dernier chapitre "Une chose qui est comme moi" Nicholas Carr lâche ses dernières cartouches en s’appuyant sur de nombreuses études scientifiques.
- Il relate le travail de Joseph Weizenbaum qui dans les années 60 a fait un programme d’analyse du langage (Eliza) qui allait faire grand bruit. Les conclusions de l’informaticien sont que nous ne faisons qu’un avec les outils que nous utilisons. Nous réfléchissons à travers eux, et en retour ils transforment notre vision du monde. Une expression que j’affectionne particulièrement illustre bien cette idée "Quand on a un marteau dans la main, tous les problèmes ont la forme d’un clou". On pourrait ainsi dire que l’omniprésence des ordinateurs et d’internet nous fait voir le monde qu’au travers de ces outils. Plus on se sert d’internet, "plus on se moule dans sa forme et sa fonction". "Le prix que nous payons pour prendre à notre compte la puissance de la technologie est l’aliénation".
- Une expérience édifiante de Christof van Nimwegen en 2003, prouve qu’utiliser des logiciels trop faciles tue notre esprit critique, notre capacité de raisonner et de résoudre des problèmes. Les médias sociaux avec leur obsession de faciliter l’accès aux données nous rendent en réalité un très mauvais service.
- Une autre constatation de James E. Evans est riche d’enseignements. Il a comparé la variété des citations dans des ouvrages scientifiques sur des dizaines d’années. Sachant que le Net apporte plus de facilité pour trouver des citations, il s’attendait à trouver une plus grande variété de citations après 1990. Or il a découvert le contraire "plus les revues se publiaient en ligne, moins les universitaires citaient d’articles" (p 297). Selon Evans "Une extension de l’information disponible a conduit à un rétrécissement de la science et du savoir". Cela rejoint le concept de bulle de filtre de Pariser avec la polarisation des idées.
- La capture incessante de notre attention implique un bourdonnement visuel constant. Selon Mary Helen Immordino-Yang le net "altère la profondeur de nos émotions et de nos pensées" (p 302).

L’ouvrage est à lire pour tous les travailleurs de l’internet … c’est à dire tout le monde !

Jérôme Bondu


Sur le même sujet, on pourra lire :
- L'article de Capital
- Celui de Telerama
-
C'est drôle, en 2009 j’avais chroniqué cet article de Télérama !
- Une analyse intéressante de Marc Le poivre.





carrJ’ai lu le très bon livre « Internet rend-il bête ? » de Nicholas Carr. Le livre porte sur la transformation de notre cerveau avec la pratique d’internet.
Je partage mes notes de lecture en trois billets distincts. Voici le deuxième (lire ici le premier).

Les technologies que nous utilisons changent ce que nous sommes. À fortiori les technologies informationnelles

Dans le chapitre 3 « La page qui s’approfondit » Nicholas Carr relate l’histoire passionnante de l’écriture et de son impact. Il explique par exemple que les premières lectures étaient toujours vocalisées. On ne lisait pas pour soi mais pour un public. Saint Augustin dans ses mémoires raconte le choc qu’il a eu en découvrant Saint Ambroise pratiquer une lecture silencieuse. À partir du moment où l’on a commencé à lire silencieusement, les contenus des livres ont changé et sont devenus plus personnels et introspectifs (un auteur s’adressant à un lecteur à la fois). La nature du livre a alors changé, et notre manière de percevoir le monde a évolué de concert. « Les livres permirent aux lecteurs de comparer leurs idées et leurs expériences pas seulement avec les préceptes religieux (…) mais avec les idées et les expériences personnelles d’autres individus ». Cela entraina la propagation de la méthode scientifique pour atteindre la vérité, le développement d’une république des lettres, dont les attributs pour les citoyens étaient la lecture et l’écriture !

Internet a un modèle économique qui vise à capter toujours plus notre attention

Dans les chapitres suivants Nicholas Carr explore la naissance des ordinateurs et les premiers impacts sur nos manières de travailler. Il reprend, par exemple, l’histoire de la présentation par Xerox du système de fenêtres (qui sera copiée par Windows). Dès le départ, s’est posée la question d’un outil qui facilite le travail en multitâche (autant de tâches que de fenêtres ouvertes). Certaines voix se sont immédiatement opposées à cette innovation craignant la dispersion de la concentration.

La technologie d’internet altère le fonctionnement du cerveau notamment par la capture constante de notre attention

Dans le chapitre « Le cerveau du jongleur », Nicholas Carr met en lumière la multitude d’études qui alertent sur l’impact d’internet avec la « lecture en diagonale, la pensée hâtive et distraite, et l’apprentissage superficiel ». « C’est que le Net donne précisément des stimulus sensoriels et cognitifs – répétitifs, intensifs, interactifs et addictifs – du genre de ceux dont on a démontré qu’ils altèrent fortement et rapidement les circuits et les fonctions du cerveau ». Plus loin on lit « notre aptitude à établir les riches connexions mentales qui s’élaborent dans la lecture en profondeur et sans distraction reste au point mort ». Pour finir l’auteur a cette image plutôt parlante : « essayez de lire un livre en faisant une grille de mots croisés ; c’est cela, l’environnement intellectuel d’internet ».
Bien sûr tout n’est pas négatif : Des choses se renforcent comme la coordination entre l’œil et la main (notamment chez les joueurs de jeux vidéos). Mais est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Et dans le court chapitre « Pourquoi le QI tient la route », il tord le cou à l’effet Flynn et évoque les biais dans le calcul du QI.

Google en tant que champion du web est aussi le champion du vol de notre attention

On entame les débats qui fâchent avec le chapitre « L’Église de Google ».
- Le Taylorisme avait pour but d’optimiser la rapidité, l’efficacité et la production dans le monde industriel. Taylor écrivit en 1911 dans ses Principes d’organisation scientifiques des usines « dans le passé, l’homme avait la première place ; à l’avenir c’est le système qui devra l’avoir ». Google ne propose rien de moins qu’un nouveau taylorisme cognitif. Et l’auteur transpose l’utopie taylorienne au monde de Google : « Ce qu’à fait Taylor pour le travail de la main, Google le fait pour le travail de l’esprit ». Même volonté d’organisation du temps, même vision messianique.
- L’auteur ne masque pas le génie des fondateurs et retrace leurs débuts. Mais il démasque toujours ce qu’il y a dernière les bonnes intentions de façade : « Google veut que l’information soit gratuite car, avec la chute du cout de l’information, nous passons tous plus de temps devant notre écran d’ordinateur, et les profits de la société augmentent ». « Google a bien fait savoir qu’il ne sera pas satisfait tant qu’il ne disposera pas de « 100% des données de ses utilisateurs » » (page 226 du livre, source sur ReadWrite.com)
- J’aime beaucoup l’analyse de Nicholas Carr quand il dit que notre difficulté à nous concentrer sur le web fait que Google peut nous donner autant de contenu qu’il veut, autant de livres qu’il peut, nous n’en aurons que des fragments. Notre concentration est l’ennemi de la commercialisation de notre attention.
- Bien sûr, l’auteur américain ne cite pas Patrick Le Lay ancien patron de TF1 et son célèbre « Nous vendons du temps de cerveau disponible. » Mais dans la lignée de cette confession on pourrait compléter la formule de Le Lay en disant que Google fait mieux que les chaines de télévision en vendant du temps de cerveau actif, la où le téléspectateur sera passif ! Le mot actif est important et explique pourquoi TF1 est moins valorisé que le moteur de recherche Google.  
- L’ouvrage est très documenté sur les fondateurs d’internet. Nicholas Carr rappelle par exemple l’idée de Vannevar Bush qui était, avec le Memex , d’augmenter la capacité de retrouver plus facilement des informations utiles. Mais l’auteur s’appuie sur des travaux récents de chercheurs pour pourfendre l’internet actuel :  « apparemment, le développement des systèmes d’information numérique personnel et de l’hypertexte global, loin de résoudre le problème qu’à identifié Bush, l’a exacerbé ».
- Bien qu’écrit en 2009 Nicholas Carr analyse déjà les visées transhumanistes de Google. Il résume la vision des fondateurs Page et Brin « on ne peut alors faire la distinction entre l’intelligence humaine et l’intelligence de la machine ». Et c’est là que l’on reparle de Taylor : « Google tient à sa croyance tayloriste que l’intelligence est un processus mécanique, une série d’étapes discrètes que l’on peut isoler, mesurer et optimiser ».

La suite : demain

Jérôme Bondu





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Voici mes derniers achats de livre. J’ai commencé par le livre d’Edward Snowden … C’est passionnant. Le compte rendu viendra dans quelques jours !

Je profite de ce court billet pour signaler qu’Eric Dénécé lors de sa dernière interview par ThinkerView explique que les Français lisent en moyenne 1,5 livre par an ! Livres de cuisines compris… Cela m’a stupéfait, et j’ai trouvé cette statistique (cf l’image ci-dessous) qui modère un peu son propos.

Néanmoins, et c'est connu, le marché n’est pas en forme. J’ai trouvé au hasard de mes recherches que le marché de vente de livre s’est effondré en 2018 ! Cela ne présage rien de bon en therme de culture générale.

 

 

 

 

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