
Pronétaires de tous les pays, unissez-vous !
Non, vous avez bien lu ce n’est pas une coquille. J’ai bien écrit le mot « proNétaire », qui est au numérique ce que le prolétaire était au charbon. Pourquoi ce parallèle ? Tout comme la révolution industrielle du XVIIIe siècle a radicalement transformé les forces productives et les rapports sociaux, la révolution numérique actuelle opère une mutation similaire. Au cœur du numérique, un nouveau clivage émerge, réactivant les tensions historiques entre l’appropriation privée des moyens de production et l’intérêt général. Dans cet article, je me suis demandé si la doxa marxiste pouvait être utile à la compréhension des enjeux de la révolution numérique.
Je précise que cet article est le résultat d’un exercice de réflexion personnel, et n’est pas lié aux structures avec lesquelles je travaille. En outre, mon opinion personnelle peut différer du contenu de cet article. J’explique pourquoi en toute fin d’article.
Des usines de fer aux usines de données
La révolution industrielle s’est construite sur la machine à vapeur, le charbon et l’usine physique. Aujourd’hui, les algorithmes, l’intelligence artificielle, les données, les datacenters constituent les nouvelles forces productives centrales. Si l’usine était hier le lieu dominant de la production, le cloud et les plateformes numériques structurent aujourd’hui notre économie.
Ce passage de la matière à l’information n’a pas effacé les rapports de domination ; il les a déplacés. Là où le capitalisme industriel extrayait de la valeur à partir du temps de travail manuel, le capitalisme contemporain — qualifié de « capitalisme de surveillance » par Shoshana Zuboff — extrait de la valeur de l’expérience humaine transformée en données comportementales.
Du prolétaire au « pronétaire » : l’expropriation du clic
Au XIXe siècle, le prolétaire était défini par sa séparation d’avec les moyens de production, ne possédant que sa force de travail vendue à l’usine. Aujourd’hui apparaît le pronétaire (ou prolétariat numérique), une classe d’usagers dont les interactions quotidiennes — likes, recherches, métadonnées — créent une valeur systématiquement captée par les plateformes. Ce néologisme n’est pas nouveau et n’est pas de moi. Il a été créé par Joël de Rosnay et Carlo Révelli (un expert en intelligence économique) en 2006 dans leur ouvrage « La révolte du pronétariat » !
Ce « Digital Labor » représente une forme d’exploitation inédite : nos capacités cognitives et notre sociabilité sont réifiées et expropriées à notre insu. Contrairement à l’ouvrier qui avait conscience de son temps de travail, le pronétaire produit de la valeur en continu, souvent de manière inconsciente, à travers ce que Antonio Casilli appelle le « travail du clic ».
Du capitaliste au « capitaniste » : les nouveaux maîtres de l’infrastructure
Face aux pronétaires se dressent les « capitanistes », ces nouveaux capitalistes du net (incarnés par les GAFAM) qui ne possèdent plus des mines ou des aciéries, mais des infrastructures immatérielles critiques : satellites, câbles sous-marins, algorithmes, serveurs et bases de données. (nb : le néologisme « capitaniste », en revanche est de moi 🙂
Le capitaniste fonde sa puissance sur l’asymétrie de savoir et de pouvoir. En revendiquant la propriété des données comme « matière première » gratuite, il fabrique des « produits de prédiction » vendus sur des marchés de comportements futurs. Cette concentration du capital numérique entre quelques mains menace non seulement l’autonomie individuelle, les marges voire la pérennité des entreprises, mais aussi la souveraineté des États, déplaçant le centre de décision des institutions démocratiques vers une gouvernance algorithmique opaque. C’est un des messages délivrés par Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos.
La souveraineté numérique : le nouveau combat pour l’émancipation
L’appel à l’union des « pronétaires » ne vise pas ici une révolution idéologique, mais une reprise de contrôle collective sur nos vies numériques. La lutte pour la souveraineté numérique pourrait être vue comme le pendant moderne des conquêtes sociales du siècle dernier.
Plusieurs leviers se dessinent pour sortir de cette dépendance :
- Le pouvoir normatif : À l’instar de la France et de l’Europe avec le RGPD, l’État pourrait agir comme un régulateur stratège capable d’imposer des règles de protection des données et de transparence algorithmique.
- Les communs numériques : Promouvoir l’open source et la mutualisation des données pour briser les monopoles des capitanistes.
- L’éducation aux médias : Renforcer l’esprit critique des citoyens pour déconstruire les biais algorithmiques et les bulles de filtres qui érodent le libre arbitre .
De la Guerre froide à la guerre numérique : une nouvelle dissuasion
L’analogie historique peut aussi s’appliquer au champ de la conflictualité. Si la Guerre froide du XXe siècle était marquée par la menace nucléaire et les conflits territoriaux, la « guerre froide numérique » déplace le champ de bataille vers l’infrastructure numérique. Passons en revue quatre évolutions du champ de bataille :
- De la dissuasion nucléaire à la paralysie cyber : La dissuasion nucléaire reposait sur la possession de la bombe atomique. Son équivalent numérique réside dans la dissuasion cyber, soit la capacité connue, mais souvent non revendiquée, de paralyser une société entière (réseaux électriques, systèmes financiers) sans tirer un seul coup de feu.
- Des guerres par procuration aux mercenaires du net : Aux conflits indirects (Corée, Vietnam) succèdent des guerres numériques menées par des acteurs interposés : groupes de hackers, sociétés privées ou mercenaires cyber.
- Contrôle territorial vs contrôle des flux : La conquête de territoires stratégiques est remplacée par la domination des infrastructures critiques (câbles sous-marins, satellites, data centers) et des standards technologiques.
- Sanctions et embargos : Les blocus économiques d’hier deviennent des sanctions technologiques, ciblant l’accès aux semi-conducteurs, aux logiciels ou au cloud.
En conclusion, si la révolution industrielle a nécessité la création d’un droit du travail pour protéger le prolétaire, la révolution numérique pourrait déboucher sur le besoin d’une charte de souveraineté pour le pronétaire. L’enjeu n’est plus seulement de posséder les machines, mais de garantir que l’infrastructure invisible qui filtre notre réalité reste au service de l’autonomie humaine et du débat démocratique.
Fin de l’article !
Tester Notebook LM
Oui, mais pas de mon message… Rien n’est simple. Et je dois avouer (comme vous l’avez évidemment remarqué avec les images 😉 que j’ai utilisé le très performant outil NoteBookLM (de Google) pour me faire une base de connaissances sur le marxisme (que je connais très mal). Que cette base de connaissances a été enrichie par mes lectures, mais aussi par des recherches sur le moteur Google. Que j’ai utilisé le module de conversation pour générer 90 % du texte ci-dessus (j’avoue). Et que j’ai généré en plus une carte mentale, un podcast, une vidéo… pour avoir une synthèse « parlée » du sujet que je voulais traiter. Ce travail est un exemple appliqué de ce que peut apporter un outil comme Notebook LM.
Pour ceux qui ne l’ont pas encore testé, voici le lien vers le Notebook LM « Analyse marxiste de la révolution numérique ». N’hésitez pas à le tester. Et ci-dessous l’interface d’accueil, avec sur la droite les fonctionnalités principales.

Lire mon précédent article sur Notebook LM : l’intelligence artificielle au service de la formation.
Avertissement
Comme le sujet peut être clivant et mal interprété, je rappelle -comme évoqué en introduction- que cet article est le résultat d’un exercice de réflexion personnel, et n’est pas lié aux structures avec lesquelles je travaille. Le travail de mise en parallèle des deux types de révolution a été fait par l’IA. Je connais très mal le marxisme, et si un parallèle n’est pas correct, il est entièrement imputable à Google :-). Sur le plan méthodologique, j’insiste sur le fait que c’est un exercice mené à une échelle réduite. Il est évident, par exemple, que ne mettre que 13 sources sur ce sujet n’est pas suffisant ! Cet exercice visait autant à mettre en valeur un parallèle intéressant, qu’à démontrer la force d’un outil d’intelligence artificielle.
Pour finir, voici quelques images complémentaires issues de NotebookLM …
Image tirée du rapport :

Image tirée de la cartographie :
Jérôme Bondu


