star trek

Article publié en septembre 2007
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Qu'est ce que nous réserve notre avenir ?


Cette interrogation m'est venue suite à ce mail reçu des Echos :

« E-PAPER LES ECHOS : L'avenir est entre vos mains.

Mercredi 12 septembre 2007, en exclusivité mondiale, les Echos présentent leur version e-paper, le premier journal numérique mobile. Que vous soyez à Londres, Tokyo, New York ou Levallois-Perret vous pouvez télécharger une version actualisée des Echos, avec un confort de lecture équivalent à celui du journal et une navigation similaire à Internet. Le reader e-paper bénéficie d'un écran révolutionnaire, développé spécifiquement pour la lecture. Cet écran reproduit le même effet de contraste que le papier journal, sans être rétro-éclairé comme l'écran de votre ordinateur. »


C'est de la pub, bien sûr. Mais de la pub qui éveille beaucoup de réflexions: sur les souvenirs d'enfance, le temps qui passe, et les évolutions induites par les innovations futures.


- Souvenirs d'enfance, car aussi loin que je me rappelle, Star-Trek a été pour moi le premier contact avec les innovations technologiques : Communiquer à distance avec le son et l'image. La téléportation. Traverser des « espaces » à des vitesses qui n'ont plus rien à voir avec le kilomètre par heure.


- Le temps qui passe, car après certains épisodes, je me demandais quand ces innovations allaient survenir. Et puis plus tard, je me suis rendu compte que certaines étaient déjà « presque » en place. Internet. Le téléphone mobile. La télévision mobile. Je ne suis pas si vieux, mais quand j'étais petit, le téléphone avait encore un cadran rond, et sur la télévision en noir et blanc on tournait des boutons pour essayer de capter au mieux les chaînes.

Il est n'est pas facile de se pauser et de se dégager du tourbillon de vie de tous les jours. Mais à y réfléchir, on prend conscience que se parler et se voir à travers un téléphone portable, ? c'est déjà Star-Trek.

- Une réflexion sur les futures innovations, enfin, car en tant qu'historien de formation, j'ai appris que l'on a toujours tendance à placer son époque dans une sorte de « centre temporel ». On a l'impression que l'époque que l'on vit est forcément « à part », forcément différente, forcément « révolutionnaire » dans un sens. Néanmoins, force est de constater que l'on fait en ce début de XIXème siècle des choses que l'on était loin de savoir faire au début du siècle précédent, et dont on n'aurait même pas pu se douter. Lire son journal sur un support mobile est une révolution. Enfin, ? la révolution étant au sens étymologique « un tour », disons avec modestie que l'e-paper a fait tourner la roue d'un cran.

Amusons-nous à un petit jeu de prospective

Imaginons les prochaines innovations et leurs influences sur la société. Quel sera notre rapport à la « connaissance » ? Quelle langue parlerons-nous ? Quid du rôle de l'Etat ? Est-ce que la nationalité (issue du lieu de naissance) aura encore un sens ?

- Il est probable que demain, il n'y ait plus de support papier du tout, et que cela soit remplacé par des supports de type « e-paper » que l'on charge à la demande. C'est le sens de l'évolution. L'Homme a toujours cherché à améliorer la portabilité du
support des connaissances : de la pierre, à l'argile, au papyrus, à la peau de mouton, au papier ? pourquoi pas un écran rechargeable (sorte de palimpseste moderne *) ? A ce titre, il s'agirait d'un réel progrès. Il est probable que même le soir, dans son lit, nous lirons notre e-paper, sur lequel on aurait chargé un article, document ou un livre depuis la bibliothèque virtuelle de la BNF (voir le projet Gallica** concurrent du « Google Print Library Project »). Ces e-paper seront à disposition partout (comme les journaux gratuit que l'on trouve dans le métro). Ils n'auront pas de valeur intrinsèque. C'est l'accès aux informations, à notre « compte virtuel » qui aura de la valeur.

- Allons plus loin. Il est « imaginable » que nous ayons un « compte virtuel », qui comprenne toutes nos informations, qu'elles soient personnelles ou professionnelles. Il est probable que la carte d'identité soit remplacée par une sorte de clé USB. Voire un implant électronique intégré dans l'organisme. Le mail aura certainement une importance fondamentale. J'imagine bien qu'une « adresse électronique officielle » soit créée et attribuée à chaque naissance, en même temps qu'un numéro de sécurité sociale (les deux étant liés). Adresse qui suivra l'internaute (pardon, le citoyen) jusqu'à sa mort. Mon adresse serait ainsi
This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it. (en anglais, ou dans une autre langue universelle !)

- Car on peut imaginer qu'il y aura une
langue de communication mondiale, l'anglais ou un autre esperanto***. Ce qui ne signifie pas pour autant la disparition des langues « locales ». J'ouvre une parenthèse : Le sujet est actuellement sensible en France. A mon avis, le « refus » actuel de la prédominance de l'anglais n'a rien à voir avec une quelconque volonté de préserver la pluralité des cultures. Cela provient plutôt de l'aigreur face à la place perdue du français comme langue véhiculaire. Durant des siècles la langue de communication internationale en Europe a été la « lingua franca » littéralement « langue française ». C'est ce sentiment d'échec qui motive les blocages actuels. A mes yeux, la meilleure façon de défendre la langue française, n'est pas de freiner la pratique de l'anglais (même si on peut trouver des exemples réussis où une politique restrictive a « sauvé » une langue, comme au Québec), mais au contraire de réussir le passage au bilinguisme  ?
Fermons la parenthèse, et revenons à notre futur. 

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Quel sera le rôle de l'Etat ? Les fonctions assurées par l'Etat pourraient-elles être privatisées ? De grandes entreprises internationales pourraient-elles les remplacer complètement ? Certaines en ont déjà la puissance. Par exemple, Wall Mart a fait en 2004 un chiffre d'affaires égal au PIB de la Suède. Fondamentalement, la question à se poser est : A qui ou à quoi doit-on « fidélité » ? Certainement à la structure qui protège et permet l'épanouissement de l'individu. Qui aura demain le pouvoir d'offrir cela ? Un pays comme la France, la Belgique, la Pologne ou l'Ukraine, ou une entreprise comme Gazprom capable d'imposer sa loi à ces mêmes Etats Européens et dont la capitalisation boursière égale le PIB du pays de la Vistule ? L'OCDE ne vient-elle pas de mettre en place une unité chargée de conseiller les Etats en faillite sur la concession au privé de leurs fonctions régaliennes ? ****

- Poussons encore notre imaginaire. Ne sera-t-il pas devenu « archaïque » que de
se définir en fonction de l'endroit où l'on est né ? On peut objecter que l'endroit de naissance restera important dans ce qu'il détermine la langue, la culture, le rapport à l'histoire, la formation, les peurs et forces collectives (tout cela jouant puissamment sur la forme d'intelligence). Et que la transmission de la culture par le biais de la famille restera sous une forme ou sous une autre. Mais la dématérialisation de toutes connaissances (langue, culture, formation, ?) pourrait rendre caduque (ou fortement atténuer) l'équation suivant laquelle le lieu de naissance détermine la nationalité. Ce que l'on pense, les informations que l'on possède, les connaissances que l'on produit ? ne seront ils pas un élément largement plus discriminant ? En quoi cette abolition de la naissance (en fonction du lieu) est-elle différente de l'abolition des privilèges (en fonction de la classe) ? Le processus est le même. Et rares sont ceux en France qui aimeraient revenir à la situation de l'ancien régime!

- Par contre, on peut imaginer qu'il y ait toujours des
discriminants entre les gens. La révolution française pour reprendre le dernier exemple, n'a pas réellement aboli les privilèges. Elle les a transformés. Les privilèges ne tiennent plus au titre (être comte ou duc, ?), mais au rang social dont un des éléments forts est le diplôme (être énarque ou polytechnicien, ?). Il n'y a pas eu égalisation, il y a eu transfert. Dès lors, on peut se demander quel sera le discriminant de demain ? Le niveau de connaissance ? Les capacités intellectuelles ? Ou la force musculaire dans un monde où l'effort physique aura été réduit au minimum ?
Ira-t-on vers des discriminations plus instinctives, plus naturelles, en un mot plus animales, ou au contraire vers des discriminations plus intellectuelles ? On serait tenté de répondre par la seconde. Mais si les connaissances sont librement accessibles à tous, si la formation est hyper optimisée et adaptée pour tirer le meilleur profit de chacun. Ne va-t-on pas retomber sur des « fondamentaux » plus physiques, car inchangeables, inaliénables ?


Il ne s'agit pas de souhaiter ni de prédire quoi que ce soit. Je n'ai aucune réponse. Au mieux, j'ai essayé de poser quelques questions dont j'espère qu'elles soient pertinentes (ce ne serait déjà pas si mal). Chaque innovation est comme un nouveau point fixé sur le tableau de l'évolution. En partant du point de la situation actuelle, et en passant par le nouveau point ainsi marqué, on peut s'amuser à tracer une droite. Droite qui permet, en la prolongeant, d'imaginer « le futur ». C'est le petit jeu auquel je viens de vous convier.

Heureusement, les droites de la vie sont rarement rectilignes. La conscience et la volonté de chacun contribue à en faire des courbes, et à leur donner une cohérence. Et la conscience part souvent d'une question sans réponse?


Jérôme Bondu



Pour aller plus loin :
* Définition du palimpseste (du grec ancien palímpsêstos, « gratté de nouveau ») désigne un manuscrit écrit sur un parchemin préalablement utilisé. Cela permettait d'économiser ce support extrêmement onéreux. Pergame, dont vient le mot parchemin, est une ville hellénistique d'Asie mineure (actuellement en Turquie).
** Projet de bibliothèque virtuelle de la BNF : http://gallica.bnf.fr
*** Site de présentation de l'espéranto http://www.esperanto.net/info/index_fr.html
**** L'OCDE vient de créé une unité intitulée Partnership for Democratic Governance. Source : Intelligence On Line n° 553, du 6 au 19 sept 2007.  http://www.intelligenceonline.fr/
Jacques Attali dans son livre « Une brève histoire de l'avenir » (que j'avoue n'avoir pas encore eu le temps de lire) mentionne un stade d'hypercapitalisme durant lequel les Etats disparaissent au profit de diverses entités, dont des multinationales.