Les origines du langageJ’ai lu "Les origines du langage" co-écrit par Jean-Louis Dessalles, Pascal Picq et Bernard Victorri. Le livre est divisé en trois parties :

 

Dans la première Pascal Picq, paléoanthropologue, analyse l’apparition de langage articulé chez les premiers hommes.

Dans la seconde partie Bernard Victorri analyse la possibilité d’une langue originelle commune aux premiers hommes. Il évoque les travaux du chercheur Meritt Ruhlen qui a essayé de démontrer l’existence d’une protolangue et même de retrouver quelques éléments de ce protolangage. Si Victorri détecte beaucoup de failles dans la démonstration de Ruhlen, il n’en pense pas moins lui aussi qu’une « langue mère » a dû exister. Si cela est difficilement démontrable avec l’analyse des langues, un renfort inattendu est venu de l’analyse génétique des populations. Et justement les travaux des chercheurs Luigi Cavalli-Sforza et André Langaney sont venus appuyer certaines des idées avancées par Ruhlen, notamment la classification des langues en super familles, et les séquences de peuplement des différents continents.

Dans la dernière partie Jean-Louis Dessalles, enseignant chercheur en intelligence artificielle et sciences cognitives à l’ENST, se livre à une analyse passionnante des fonctions du langage. C’est la partie qui m’a plus particulièrement intéressée et m’a même décidé d’écrire et de publier ce billet dans ce blog qui normalement traite d’intelligence économique. Justement : une des problématiques régulièrement traitée par les professionnels de la veille touche au « partage des informations » dans les organisations. Or à quoi sert le langage si ce n’est à échanger ? D’où les questionnements intéressants de Dessalles : Qu’est-ce que nos ancêtres ont voulu partager ? Et pourquoi fut-ce important au point d’y mettre autant d’énergie ?

A la base de sa réflexion (et de celle d’autres chercheurs) il y a une analyse des différentes fonctions du langage :
- On parle pour raconter des événements inattendus, qui sont en décalage par rapport à nos habitudes (ce qu’il appelle la fonction événementielle).
- On parle pour signaler des choses qui ont un impact émotionnel fort.
- On parle pour analyser la solidité de l’argumentation de son interlocuteur (fonction argumentative).
- On parle pour raconter des histoires (fonction narrative).
Il rappelle aussi que dans la logique darwinienne, le langage ne se serait pas développé à ce point dans la lignée humaine s’il n’avait pas été peu ou prou un outil au service de la reproduction. Celui qui parle le mieux… heuu, vous m’avez compris.

Cette manière d’utiliser le langage est unique dans le monde animal. Ce comportement est une énigme scientifique ! D’où le questionnement :
- Pourquoi l’Homme communique des événements inattendus, émotionnels et pourquoi il argumente ?
- En quoi cela fournit-il un avantage ?


Il analyse ensuite différentes hypothèses :

 

Première hypothèse : l’échange gagnant- gagnant

 

Le langage, donc l’échange d’informations, permet d’être dans une relation gagnant-gagnant [on retrouve ici encore un thème récurrent en intelligence économique]. Plus on échange, plus on est informé et plus on prend de bonnes décisions. Dessalles prouve avec une simulation informatique utilisant des « algorithmes génétiques » que l’hypothèse du gagnant-gagnant ne tient pas. Pour cette expérience il a notamment utilisé trois paramètres :
- Le gain procuré par le fait de détenir une information, et de la partager.
- Le coût de la communication d’une information.
- L’efficacité de la sélection des bons coopérateurs (ceux qui vont vous informer en retour).
Pour que ce système fonctionne de manière linéaire il faut que le gain soit toujours supérieur au coût, avec une bonne sélection des coopérateurs. Or la modélisation de cette hypothèse montre un système qui oscille. Au départ les agents partagent bien. Ils s’enrichissent d’informations. Mais il arrive un moment où tout le monde étant bien informé, le coût de partage d’une information avec un bon coopérateur est trop important ! Le système décline, jusqu’à ce qu’il remonte à nouveau. Et ainsi de suite… Même si une simulation mathématique n’est pas sans faille, c’est un élément de réflexion intéressant.

 

Seconde hypothèse : le « signal honnête ».


La seconde hypothèse se base non plus sur une modélisation informatique, mais sur l’observation du comportement d’oiseaux sociaux très particuliers. Chez ces oiseaux, on a remarqué une tendance à afficher volontairement ses compétences au plus grand nombre : notamment dans le nourrissage des oisillons et la défense du territoire. L’analyse de leur comportement a montré qu’ils cherchaient à afficher leurs compétences, comme un signal aux autres, pour montrer leur qualité, et être dans les bonnes coalitions. D’où l’idée que la communication sert à la valorisation de soi et à la création d’un réseau !

A partir de cette hypothèse Dessalles extrapole l’origine du langage chez les premiers hommes. La transformation de l’animal (que nous sommes) est passée par des stades où la perte de certaines inhibitions (par exemple ne pas tuer un membre de son clan) ont disparues et ont dû être remplacées par d’autres « outils » : la « parole » a été un de ces outils.
- Echanger des informations sur les événements, mêmes anodins, a dû servir à détecter les dangers potentiels autour du groupe.
- Et l’analyse de l’argumentation a pu servir à mesurer la fiabilité et l’engagement d’un membre du groupe.

La démonstration est bien sûr beaucoup plus fine que ce que rapide raccourcis ne le laisse percevoir. L’ouvrage est à lire pour ceux qui s’intéressent à la linguistique et à l’origine de la transaction verbale.

 

Jérôme Bondu


NB : On pourra lire la note de lecture de Gérard Sabah sur le livre « Aux origines du langage ; une histoire naturelle de la parole » écrit par Jean-Louis Dessalles (2000, Hermès-Science, Paris).