Compte rendu rédigé par Jérôme Bondu (Chapitre 1 et 2) et Max Gattein (Chapitre 3 et 4) de la conférence du 02/07/2003 au Club IES


Sur le thème "Projets en Chine - Comment gérer l'Information ?"

 

 
Remerciements


Initiée par Max Gattein, et organisée avec l’aide de Sébastien Maréchal, cette réunion a réunis plus de 60 personnes. La réussite de cette soirée tient aussi à l’aide que nous ont apportés Christian Masset, modérateur de la liste de diffusion FrancEuropAsie  , Emmanuel de Brye, responsable du département Chine à Institut National des Langues et Civilisations Orientales , et Eric Meyer, rédacteur du Vent de la Chine .


Introduction

La Chine est souvent présenté comme un eldorado, et bon nombre d’entreprises rêveraient d’y prendre pied. Pourtant les écueils sont de taille, à commencer par la barrière de la langue, les différences culturelles, et la difficulté d’y recueillir des informations fiables.

C’est sur ce dernier point que nous nous sommes penchés ! Quatre intervenants ont tenté de cerner le vaste sujet de ce soir : Comment traiter les informations dans le cadre de la gestion d’un projet en Chine ?

 

Présentation des thèmes et des intervenants


- Décodage de l’information économique et sociale
Par M. Gipouloux, Directeur de recherche au CNRS ; Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

- Le Système Politique Chinois : son contrôle sur l'information
Par M. de Goldfiem, intervenant dans de nombreuses Universités françaises et principalement à Prépa Asia La Rochelle.

- Recherche d'Information dans les domaines Juridiques et Réglementaires
Par Maître Charles-Henri Léger, Avocat à la Cour, équipe Chine, Cabinet Gide Loyrette Nouel.

- Expérience vécue de recherche d'information pour un Projet
Par Max Gattein, Président Fondateur du Club Convergence Chine-France.

 


1. Décodage de l’information économique et sociale


L’information économique et sociale provenant de Chine doit être décodée. A titre d’exemple, les statistiques concernant la Chine sont toujours impressionnantes : un marché gigantesque, 7 à 8% de croissance, un Investissement Direct Etranger parmi les premiers au monde, 3 à 4% de chômage ! Tous ces chiffres sont très attrayants, mais sont parfois loins de la réalité.

 

Un marché gigantesque


M. Gipouloux commence sont exposé en cassant une idée reçue : selon lui, il n’existe pas de marché chinois. Il existe DES marchés chinois.
- Le plus intéressant de ces « marchés » est celui constitué par les 200 Millions de chinois de la côte Est du pays. Ce qui est loin d’un marché d’1,36 milliard d’individus.
- En outre, l’espace chinois est fragmenté en une multitude de petits marchés cloisonnés par autant de douanes intérieures.
- Enfin, une bonne partie du marché chinois est réservée aux Chinois eux-mêmes. Et il est hors d’atteinte des entreprises occidentales.

 

Une croissance à 8%


- Les chiffres annoncés de 7 à 8 % de croissance ne correspondent pas à la réalité. Il suffit pour s’en persuader de les mettre en regard d’autres indicateurs comme la consommation d’énergie ou le transport aérien. Il n’y a pas de cohérence entre ces différents indicateurs.
- Second point, la croissance est « artificielle » car elle repose en trop grande partie sur l’investissement extérieur. Alors que l’accroissement de la productivité par tête stagne.

 

Première destination mondiale des flux d’investissement étranger


- Il y a une répartition très inégale de l’IDE . Hong Kong à lui seul se taille la part du lion avec 40%.
- En outre, il existe des investissements « tournants » (round trip investment). C’est à dire de l’argent qui quitte la Chine, passe par des paradis fiscaux (type les Iles Caïmans) et revient en Chine ! Il est clair que ces investissements faussent les données. Une idée des sommes que cela peut représenter nous est donnée par ce chiffre : en 1999, 15 milliards de dollars américains sont dans le poste « erreurs et omissions » de la balance commerciale de la Chine.
- Dernier point, il est commun de surfacturer les importations, sous facturer les exportations, ce qui revient à faire de l’évasion fiscale.

 

Un taux de chômage de 3 à 4%


Les chiffres officiels présentent un taux de chômage extrêmement bas. Tout observateur qui se rend en Chine, nous assure M. Gipouloux, se rend vite compte que ces chiffres ne correspondent pas à ce que l’on voit  sur place.
- En fait ces chiffres ne comptabilisent que les chômeurs officiels inscrits.
- Si l’on rajoute les personnes mises à pied dans les entreprises publiques, on arrive à un taux qui tourne autour de 9,5%
- De plus, si l’on rajoute les chômeurs « cachés » dans les entreprises publiques, on arrive à des taux qui vont de 15 à 30% selon les régions.

 

Les sources d’information


Après cette présentation quelque peu alarmiste sur la fiabilité des chiffres officiels, notre intervenant conclut en nous donnant quelques sources d’information qui, si elles sont recoupées, permettent de se faire une idée un peu plus proche de la réalité du marché chinois :
- l'INSEE, avec qui l'administration chinoise coopère,
- des structures collaborent avec des grands organismes internationaux comme l’OCDE  et sont des sources plus fiables, tout comme les chiffres qui sont émis par Hong Kong,
- enfin le Japon est aussi une source fiable, et notamment les informations issues du JETRO , METI  et des Sogo Shosha .

 

 

2. Le Système Politique Chinois : son contrôle sur l'information

 

Présentation du système politique chinois


Le Parti Communiste (PC) Chinois règle la vie politique du pays. M. de Goldfiem nous en présente quelques éléments constitutifs :
- le secrétaire général, qui est le véritable « maître » du pays,
- le congrès annuel, qui sert à l’annonce des nominations et des renouvellements des hommes aux organes clés du système,
- le Comité Central, dans lequel siègent 198 membres, tous investit d’une mission importante.

Le PC, dont on vient de prouver l’importance, est caractérisé par :
- Son « imprégnation » dans la société entière. 67 Millions de personnes sont membre du parti, soit un Chinois sur vingt !
- Le népotisme qui règne en son sein. Tous les hommes aux postes clés ont été « placés ».
- La difficulté à comprendre son fonctionnement. La mécanique qui régit l’organisation de cet outil est floue et complexe. Même les dirigeants n’en sont pas totalement maître, et n’ont pas les mains complètement libres.
- Sa maîtrise forte de l’information. Il existe un Département de la propagande qui a été récemment rebaptisé Département de l’Information, et qui « gère » et les informations, et les consciences. On ne s’étonnera pas dès lors que les médias soient fortement contrôlés.

 

Analyse du contrôle sur les médias


L’objectif du contrôle de l’information est de tout montrer -à destination des étrangers et des Chinois- sous un aspect favorable.
Pour cela, la pression est très forte.
- Ainsi, chaque année entre 11 et 18 journalistes sont emprisonnés.
- Les peines à l’encontre des journalistes sont disproportionnées. Ainsi un journaliste a été condamné à 8 ans de prison car il avait diffusé le PIB du pays. Ce qui a été considéré comme une trahison de secret d’Etat.
- Tous les organes de presse sont contrôlés : presse écrite, radio, télévision, internet, …
- La même censure est appliquée au niveau central et au niveau provincial.
- Il existe un presse sous la coupe de grands dirigeants locaux. Et il y a eu quelques tentatives pour développer une presse « libre ». Mais ces initiatives sont rapidement reprises en main par le PC.

 

Nouvelle équipe dirigeante


En conclusion de sa présentation, M. de Goldfiem se demande si l’on peut attendre quelque chose de la nouvelle équipe dirigeante ?
- Elément encourageant, les personnes au pouvoir aujourd’hui sont des « jeunes ». Jeunes de 60 ans, s’empresse de rectifier notre intervenant, qui nous rappel que la moyenne d’âge de la vieille génération est beaucoup plus élevée.
- Par contre, il ne faut pas forcément s’attendre à une modification radicale du système, car ces « jeunes » ont été choisis par les anciens d’une part, et ont subi un long processus de sélection d’autre part.
- Mais en définitive, il semble quand même que des modifications puissent avoir lieu, à commencer par les « frissons de transparence » auxquels on assiste actuellement.

 

3. Recherche d'Information dans les domaines juridiques et réglementaires

La situation pour les textes officiels


Les textes officiels sont difficiles d’accès, nous assure M. Léger.
- Il arrivait même traditionnellement de se voir opposer par l'administration des "réglementations internes", sortes de décrets non publiés. Ce système n'est plus en vigueur depuis plusieurs années.
- Aujourd'hui les textes sont de plus en plus facilement accessibles, l'entrée de la Chine à l'OMC  étant un des accélérateurs de cette ouverture.
- Néanmoins la Chine ne possède pas encore d'équivalent à notre Journal Officiel. La disponibilité de l'actualité juridique est donc variable.
- Les lois sont les plus faciles d'accès. Pour les autres textes, de niveau national, provincial ou local, la multiplicité des petites publications fait obstacle à la constitution d'un corpus écrit.

 

Comment on pratique la "chasse à l'information" ?


- Puisque tout n'est pas publié, il faut éplucher la presse et utiliser internet.
- On fait préparer une collection de textes et coupures de journaux.
- Il existe aussi des recueils spécialisés par matières produits par des spécialistes.
- On s'abonne à plusieurs bases de données privées.
- La partie la plus difficile concerne les textes provinciaux, surtout dans les régions reculées.

 

Les tactiques de contact personnel


- On privilégie le contact direct avec l'administration: au niveau central c'est plus facile; en province les interlocuteurs sont plus souvent au départ inconnus.
- Dans tous les cas, il faut soigner la qualité du contact.
- Souvent il faut utiliser des réseaux de contacts personnels chinois et l'approche indirecte, notamment pour les administrations les plus fermées.
- On s'efforce toujours de recouper les informations.
- Une fois l'information de base obtenue, il faut encore évaluer les conditions d'application et la marge de négociation éventuelle.

 

Autres sources d'information importantes


- Dans le cas des informations commerciales ou touchant à la lutte contre la contrefaçon, on fait appel à des tiers.
- Il existe des agences d'investigation spécialisées, comprenant des détectives ou d'anciens fonctionnaires de l'administration. Il peut s'agir de personnes chinoises ou étrangères.

 

4. Expérience vécue de recherche d'information pour un Projet

M. Gattein pose deux questions en ouverture de son intervention :
- Quel est le réel impact des spécificités culturelles chinoises dans ce type d'exercice ?
- Comment assurer le succès de la recherche d'information dans un environnement aussi différent du notre ?

 

Les ressources nécessaires


- Mettre en place des spécialistes chinois avec fort encadrement biculturel.
- Soigner la planification, l'organisation des missions et les points de contrôle.
- Prévoir un budget réaliste : aucune information n'est gratuite. On utilise fréquemment une quarantaine d'agents pour une mission.

 

Accès aux réseaux d'information


- L'utilisation d'internet peut apporter 30 à 40% de l'information recherchée.
- Les études privées et bases de données sont assez coûteuses mais sont plus sophistiquées et plus fiables.
- Les sources "fermées" constituent le principal défi : on fait alors appel -via les réseaux- aux administrations centrales ou régionales, aux instituts techniques, sociétés d'import-export ou à d'autres prestataires.

 

Les Facteurs-Clés de Succès, Gestion des objectifs


- Construire et entretenir les réseaux les plus larges possibles.
- Bien comprendre les différences culturelles et leurs conséquences.
- Adapter les questions à la cible.
- Accepter une certaine flexibilité des objectifs.
- Faire de l'administration chinoise un allié.
- Constituer une équipe avec compétences complémentaires.
- Vérifier les informations reçues.
- Suivre étroitement quantité, qualité et planning.
- Motiver financièrement les opérateurs.

 

Conclusion


Plus encore qu'en Occident, la production d'informations stratégiques de qualité, liée aux projets, nécessite :
- des réseaux efficaces,
- une bonne compréhension du système politique et juridique,
- et avant tout, une prise en compte permanente de la culture des affaires chinoise.

Compte rendu rédigé par Jérôme Bondu (Chapitre 1 et 2) et Max Gattein (Chapitre 3 et 4)