Bernard-Esambert--Une-vie-dinfluence-dans-les-coulisses-de-la-Ve-République-191x300J’ai dévoré le livre de Bernard Esambert "Une vie d’influence".


D’abord parce que l’on ressent le témoignage profond et authentique d’un homme entré dans « l’âge testamentaire ». Je ne me serais pas permis d’utiliser cette expression si l’auteur ne l’avait lui-même choisie pour expliquer l’origine de son témoignage. Il retrace sa vie, en commençant par sa naissance et sa mort annoncée en tant que juif. Son internement à 8 ans dans le camp de Drancy, et sa survie permise grâce à l’issue favorable d’une obscure bataille entre les armées soviétiques et nazies. Il met en perspective ses complexes, son parcours, son goût pour l’influence alors que la lumière crue de la politique aurait pu le faire rayonner autrement. C’est un homme que l’on sent pudique. Et s’il a écrit ce livre, c’est –peut-on lire dans l’épilogue- parce que « nous sommes à une époque où la motivation de se contrôler s’est renversée et transformée en une motivation de s’exprimer ».


J’ai aimé ce livre parce que l’on y lit les confidences d’une personnalité riche, complexe, influente. Ses nombreuses présidences (président de Polytechnique, de l’Institut Pasteur, et de bien d’autres structures…) et l’influence qui en découle ne doivent pas être mal interprétées. Il évoque « le fantasme rêveur d’un éclopé d’une grande ambition ». Il évoque aussi ses mises à l’écart. Et suite à la fin d’une de ses missions, il parle de son incompréhension face aux « raisons de ce pesant et obscur ostracisme ».

Il retrace les épopées industrielles qui sont les charpentes de la France d’aujourd’hui et sur lesquelles il a joué un rôle considérable d’abord en tant que conseiller de Pompidou, puis ensuite en tant qu’acteur de premier plan du monde industriel et de la recherche. Il a été parmi les bonnes fées à se pencher sur les fonts baptismaux d’Airbus, d’Ariane, et de bien d’autres projets industriels majeurs.

Il expose ses combats. Au nombre desquels on compte la « guerre économique » expression qu’il a forgé et tenté de populariser dans les cercles de pouvoir qu’il a fréquenté. L’idée est ancienne et il cite d’ailleurs Victor Hugo « Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux hommes ». Mais il a contribué à donner à ce concept une modernité économique et industrielle. Sans vouloir réduire sa pensée à quelques mots il souligne que les armes de la guerre économique sont l’innovation, la productivité, l’épargne, le consensus social. Il a des années durant poussé cette idée de « guerre économique ». Mais pour quel résultat ? Il ne prononce jamais le mot échec, même si l’on peut comprendre en filigrane qu’il ne considère pas sa tâche comme accomplie avec succès.
La cécité de certains décideurs le consterne, de même que le cloisonnement intellectuel l’exaspère. Il raconte ses relations amicales avec un haut dignitaire chinois qui lui faisait part de ses projets et besoins industriels. Bernard Esambert revenait en France avec d’extraordinaires pistes commerciales à exploiter,… qu’aucun de ses interlocuteurs ne voulait prendre au sérieux. Il raconte « Je rentrais de ces rencontres les bras chargés (…) de projets. (…) Jamais aucun de mes interlocuteurs du secteur des travaux publics en France ne me prenait au sérieux quand je dévoilais des plans et des cartes improbables, tant leur obtention aurait dû logiquement relever d’un talent d’espion exceptionnel dont on ne me créditait pas. » Dans un autre passage, il relate un échange ubuesque avec le président Giscard, qui lui faisait remarque que n’étant pas inspecteur des finances (mais juste X-Mine), il ne fallait pas qu’il aspire à diriger une grande banque française.
La place de la France tient une part importante de l’ouvrage, et il expose les moyens de redresser une situation qu’il décrit comme critique.


Il laisse apercevoir une âme sensible et humaniste. Venant du très grand patron qu’il a été, banquier de surcroit, cela peut étonner. Mais encore une fois il ne faut cloisonner l’homme et il rappelle au fil des pages qu’il n’a jamais oublié d’où il vient : la mort promise en tant que juif. Des parents pauvres fuyant la Pologne. Sa vision de la société, de l’ascenseur social, de la méritocratie, de la démocratie, des étrangers, … en est le reflet. Il s’offusque des dérives libérales de certains homologues, tantôt ouvertement, tantôt à fleuret moucheté comme dans cet extrait : « Oserais-je dire que l’on soupçonne aujourd’hui certains dirigeants de vouloir délocaliser ou réduire les effectifs dans le but d’augmenter leur rémunération ? ».


A lire pour comprendre les coulisses de la Veme république et avoir une vision différente des grands décideurs…


Jérôme Bondu