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Article de Jérôme Vialatte

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Cet article faisait partie du numéro spécial sur l'IE de la Revue de l'Association des Diplômés de l'IAE de paris. Ce numéro 170 paru en mai 2003, intitulé « Intelligence Economique, un outil au service de la compétitivité », a été coordonné par Jérôme Bondu.
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Cet article souhaite montrer, d'après l'exemple irakien tiré de l'actualité, comment des entreprises françaises peuvent utiliser l'Intelligence Economique (IE) pour s'adapter à un contexte inhabituel, et plus particulièrement aux menaces de boycott américain . Précisons d'abord que l'IE ne fera pas de miracles : si bonne que soit la mise en oeuvre des principes d'IE cela ne compensera jamais complètement un rapport de force disproportionné . Par contre cela peut contribuer à en limiter les conséquences. Ainsi, pour le marché de la re construction en Irak , il serait possible de persuader les Etats-Unis de choisir des sous-traitants non américains .
Un exemple du manque de lisibilité de la situation actuelle est donné par les politiques divergentes des pétroliers : relations USA-nouveau gouvernement (Exxon Mobil), intégration dans un plan d'ensemble (Unocal), association-agreement entre compagnies (Total Fina Elf) .

La situation de crise 

La nature de la situation actuelle peut se résumer en quelques caractéristiques. Un rapport de forces fortement défavorable (ici hostilité de la puissance dominante ou d'une partie d'entre elle). Instabilité et illi-sibilité de la situation. Ces éléments caractérisent bien une situation de crise.
Les entreprises concernées sont nom-breuses, et regroupent tant des exporta-teurs-importateurs (la France fut le premier exposant à la Foire Internationale de Bagdad fin 2001) que des sous-trai-tants (contrat Sodexho pour le Pentagone).Aux Etats-Unis, la ?french touch? (image de marque de raffinement) serait en fait plus visée que les groupes français, aux labels américanisés (Dannon pour Danone). 

Premier apport de l'IE : un travail sur les informations. 

Ces dernières sont toujours dirigées et sélectionnées. Cette règle vaut plus encore en tant de crise. Et il faut donc redoubler de vigilance dans la collecte et multiplier les recoupements d'informations.
Les outils de collecte automatique d'informations ne captent que difficilement les éléments de surprise. Il sont dont très mal adaptés aux crises, qui sont toujours des événements non prévus (par exemple, ce type d'outil n'a pas anticipé la procédure de sélection par l'USAID de 5 sociétés américaines en mars). 

Ceci posé, la collecte des informations prendra trois formes complémentaires :
- Activation ou réactivation de ses réseaux d'information. On pourra de même identifier de nouvelles personnesressources (experts militaires, pacifistes, kurdes, chiites?) Utilisation de nouveaux supports d'information : Il pourra être surveillé de nou-veaux supports (alertes ?spécial Irak?, weblogs de journalistes) et des sources inédites (think tanks, agences de développement, organismes humanitaires). De nouveaux produits de veille peuvent être élaborés, comme des points de situation sécuritaire.
- Utilisation des organismes français et européens : la DREE (Direction des Relations Economiques Extérieures), le CFCE (Centre Français du Commerce Extérieur), les Missions Economiques, les CCI à l'étranger (Chambres de Commerce et d'Industrie) pour ne citer que ces quelques exemples. On pourra aussi se tourner vers des structures moins connues comme l'Association Franco-Irakienne de Coopération Economique. Enfin, des cellules de crise ont été crées créées dès le début des opérations le 20 mars (L'Européenne d'Assurances, Ministère des Affaires Etrangères) 

Second apport de l'IE, la mise en place d'actions adaptées. Nous nous limiterons à trois points : 

- Création d'une cellule de crise : Une cellule de crise a pour objet d'accélérer les processus de prise et de mise en oeuvre des décisions. Pour cela, on pourra réunir un effectif peu nombreux composé de décideurs, d'informateurs et d'experts.
- Mise en place d'actions de lobbying. En France le Medef s'inquiète des boycotts et l'Elysée pense que les affaires reprendront sans problèmes durables. Les incertitudes juridiques pourraient pousser à saisir des occasions d'affaires : si l'un des opposants irakiens en exil a dénoncé le contrat d'exploitation de Majnoon (TotalFinaElf) comme illégal, le bras de fer ONU ? administration Bush porte aussi sur le statut du pétrole.
- Appel à des intervenants spécialisés ou occasionnels. Durant la guerre, il pouvait être utilisé des prestataires ou services de renseignements pour des opérations sensibles (gel d'avoirs, rapatriement) ou pour savoir, par exemple, si des cartes fallacieuses ne sont pas en train d'être établies dans la zone pétrolifère de Majnoon (négociée par TotalFinaElf). 

De telles mesures ne réduiront pas à néant la crise, si elle éclate effectivement. Mais bien menées et par un nombre suffisant d'acteurs économiques coordonnés, elles pourront en réduire l'amplitude et la durée. 

Par Jérôme VIALATTE (mai 2003)

Jérôme Vialatte est docteur en Science Politique. Il l'enseigna au Mozambique et s'intéressa aux menaces de déstabilisation du royaume du Swaziland. Il s'est orienté vers l'Intelligence Economique (DESS d'IE de Marne la Vallée, major 2001), et exerce des missions de veille stratégique dans des grandes entreprises du secteur de la Santé et de la Pharmacie. Il est l'auteur de deux ouvrages, sur les partis Verts et le Swaziland.