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denece.png  Article d'Eric Denécé


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Cet article faisait partie du numéro spécial sur l'IE de la Revue de l'Association des Diplômés de l'IAE de paris. Ce numéro 170 paru en mai 2003, intitulé « Intelligence Economique, un outil au service de la compétitivité », a été coordonné par Jérôme Bondu.
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L'accroissement de l'intensité concurrentielle et des interférences étatiques dans le jeu économique, ainsi que les nouvelles stratégies offensives développées par les Etats-Unis dans leur recherche de l'hégémonie économique et stratégique planétaire, ont conduit de nombreux acteurs économiques à développer de nouveaux modes d'action, originaux et agressifs , pour contourner les règles d'accès aux marchés , venir à bout de la concurrence ou se prémunir des déstabilisations adverses.

Le durcissement de la concurrence a conduit les entreprises à pénétrer le champ obscur de la manipulation de l'information. Désormais, pour certains acteurs particulièrement agressifs, l'objectif prioritaire n'est plus de satisfaire les besoins du marché, mais de détruire psychologiquement les offres et la réputation des concurrents dans l'esprit des clients. Ces méthodes offensives s'inspirent largement de savoirs provenant du monde des opérations clandestines, même si la filiation avec ceux-ci est rarement évoquée. Elles se multiplient et aiguisent les affrontements économiques.

La recherche tous azimuts de l'information ne cesse de s'élargir et de nouvelles méthodes de captation de l'information se généralisent. Leurs procédés ne relèvent pas toujours de l'espionnage, mais les agences de renseignement étatiques n'ont plus le monopole de ce genre de pratiques. Pour tout acteur économique, il est aujourd'hui devenu essentiel d'acquérir des informations pour comprendre l'environnement et agir efficacement, que la finalité soit d'innover, d'exporter ou de gagner des parts de marché. En effet, celui qui sera en mesure, avant l'autre, de déceler, d'identifier et d'évaluer les intentions et les forces adverses, de paralyser leurs dispositifs d'information, tout en préservant ses propres sources, aura déjà remporté une phase essentielle du combat, car l'information préalable permet de parer les intentions de l'adversaire, avant même qu'elles ne se traduisent en actes.

Dans la nouvelle compétition, la principale finalité de la stratégie n'est plus l'adaptation ni l'anticipation, mais la modification de l'environnement, afin d'imposer ses règles du jeu aux autres acteurs, l'objectif étant d'infléchir l'environnement et d'inverser les rapports de force. De nouvelles techniques offensives de conquête des marchés ou de déstabilisation, fréquemment utilisées par les acteurs engagés dans cette guerre économique, ont été clairement identifiées (benchmarking offensif, contrefaçon, lobbying, social learning, stretched marketing, prise de contrôle par la normalisation, intelligence humanitaire, exploitation des affaires civilo-militaires, guerre de l'information, etc.). Toutes ces pratiques incluent à la fois des opérations illégales d'espionnage industriel, des man?uvres d'influence et des actions de déstabilisation concurrentielles, dans le but de gagner des parts de marché. Elles proviennent, pour l'essentiel, du monde anglo-saxon et sont autant le fait des Etats que des entreprises. D'autres approches, plus agressives encore, peuvent aller jusqu'à s'en prendre physiquement aux centres de production et de distribution, voire aux transports, de la concurrence. Ces démarches souterraines couvrent un champ d'action très large et prennent clairement leurs distances avec l'éthique traditionnelle. Elles font courir des risques énormes aux entreprises qui en sont victimes, pouvant aller jusqu'à remettre en cause leur existence même.

La presse illustre quotidiennement la progression des délits caractérisant le développement d'une véritable concurrence par la déstabilisation et l'illégalité économique (affaires Gemplus, Altran, etc.). Car dès qu'il y a des marchés à conquérir, apparaissent de très fortes rivalités ; et plus les intérêts en jeu sont importants, plus les nouvelles pratiques concurrentielles se révèlent agressives.
Les hostilités commerciales vont de l'espionnage industriel à la contrefaçon, du pillage de brevets au lobbying désobligeant, sans omettre les autres modalités de concurrence déloyale. Elles se caractérisent par :
-la création de démarches de captation des informations industrielles, scientifiques et économique critiques, à travers la constitution de réseaux de renseignement et de structures "écran", a priori sans connexion avec les activités des entreprises ;
- la multiplication des stratégies politico-économico-culturelles de capture de marchés - notamment par le biais de l'action humanitaire et de la réhabilitation socio-économique de pays sinistrés - et le développement croissant des manipulations médiatiques influant directement et indirectement sur les processus de décisions de populations-cibles ;
-l'emploi généralisé de méthodes d'épuisement, d'égarement ou de déstabilisation de la concurrence.

Les pratiques offensives se multiplient, aiguisent les affrontements économiques et renforcent l'opacité des compétitions commerciales et la complexité des enjeux. Toutes les techniques évoquées sont de plus en plus utilisées et font chaque jour la preuve de leur redoutable efficacité, surtout lorsqu'un acteur met en ?uvre oeuvre, de façon combinée, plusieurs que d'entre elles. Ainsi, les entreprises sont confrontées à un environnement concurrentiel de plus en plus dur et complexe.

Force est de constater que c'est bien dans une véritable guerre économique nous sommes engagés.


Par Eric DENÉCÉ

Biographie (mai 2003)
Eric Denécé est docteur en science politique. Après une carrière d'officier de renseignement spécialiste du Sud-Est asiatique, il a pris le poste de directeur général du cabinet Argos jusqu'en 2002. Aujourd'hui, il est directeur du département intelligence économique du groupe GEOS et préside le Centre Français de Recherche sur le Renseignement Eric Denécé est l'auteur de 4 ouvrages.