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lassoury.jpgArticle de Jacques Lassoury


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Cet article faisait partie du numéro spécial sur l'IE de la Revue de l'Association des Diplômés de l'IAE de paris. Ce numéro 170 paru en mai 2003, intitulé « Intelligence Economique, un outil au service de la compétitivité », a été coordonné par Jérôme Bondu.
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Les méthodes et les outils utilisés par l'Intelligence Economique se multiplient et deviennent de plus en plus puissants et sophistiqués mais le niveau de notre réflexion sur la qualité de la matière première que nous utilisons stagne. Les données, l'information et les connaissances restent le parent pauvre de l'Intelligence Economique. Beaucoup semblent avoir oublié le pro verbe des débuts de l'informatique "Rubbish in, rubbish out". L'intelligence économique ne peut exister sans données et informations fiables . Une réflexion approfondie sur le sujet s'impose.

L'incompétence et la mauvaise foi ne sont pas hors la loi
Une des raisons majeures de la piètre qualité des données et informations est l'impunité professionnelle dont jouissent les générateurs d'informations erronées ou fausses. Bénéficiant de l'aura d'une organisation reconnue, année après année, ils assènent des vérités qui n'ont de vérité que le nom. Pour se convaincre de leur imposture, il suffit de relire quelques années plus tard les dossiers qu'ils ont publiés. La rotation des équipes de recherche et la force de l'oubli permettent cependant à ces "pollueurs" de prospérer.

Le chauvinisme et l'étroitesse d'esprit prospèrent
L'incompétence et le chauvinisme sont aussi la cause de bien des maux il suffit de lire un article ou un rapport sur un sujet que l'on connaît bien pour s'en convaincre. L'incompétence est difficile à détecter et à traquer. Nous devons trop souvent faire appel à notre mémoire et à notre expérience personnelle. L'idéal serait de pouvoir mettre en place au sein de nos organisations des fichiers nominatifs qui serviraient à répertorier les bourdes et à évaluer aussi bien les individus que les organisations qui les emploient. Malheureusement un tel système est coûteux et difficilement compatible avec la loi "Informatique et Liberté" ! De même, la lecture régulière de compte rendus d'événements impliquant deux pays est riche d'enseignement. Les informations données par les media et analystes des deux états n'ont souvent que peu d'éléments en commun. Un analyste sérieux peut-il se contenter de sources en provenance d'une seule des parties ? La réponse théorique est évidemment négative mais la grande majorité des professionnels se contentent d'une source unique, souvent anglo-saxonne.

Les résultats des modèles ne sont pas des données
Les outils de modélisation ont été popularisés par le développement de l'informatique. Ces modèles ne sont que des représentations de la réalité destinées à aider le chercheur dans son analyse. Une démarche sans fondement transforme souvent leurs résultats en "données". Et ces "données" sont utilisées quelques mois après, lorsque leur origine est oubliée, pour valider le modèle qui a permis de les générer.

Les conflits d'intérêts se multiplient
Nul n'oserait imaginer une justice où un même individu pourrait être juge et avocat. C'est cependant ce que nous acceptons tous les jours en exerçant notre métier. Les conflits d'intérêt n'existent pas seulement dans les fictions. Peut-on être un analyste de marché indépendant et proposer des prestations payantes à des acteurs de ce marché ? Peut-on à la fois conseiller des investisseurs et conseiller des entreprises qui font appel au marché ? Peut-on croire à l'objectivité d'une presse qui appartient à un groupe industriel ou financier. Des règles de déontologie existent mais est-ce faire injure à quiconque que d'affirmer que le risque de conflits d'intérêts dans de telles situations est inacceptable ?

La désinformation n'est pas l'apanage des régimes totalitaires
Des opérations de désinformation rendent encore plus complexe notre recherche de sources d'information de qualité. Il est difficile d'aborder ce sujet sans être taxé de paranoïa. Non contents d'utiliser les rumeurs, les manipulateurs n'hésitent pas à faire publier des études ou des articles dont l'absence de rigueur et d'objectivité dépasse toutes les limites. La guerre économique existe et il est clair que ceux qui sont prêts à sacrifier des milliers d'êtres humains dans une guerre traditionnelle, n'hésitent pas à manipuler l'information pour arriver à leurs fins. Le plus triste étant que des organisations ayant pignon sur rue leur apportent leur caution morale.

L'Intelligence Economique est en danger
Un tel sujet mériterait une analyse plus approfondie. L'intelligence Economique ne pourra pas continuer à se développer si nos sources ne sont pas soigneusement choisies et évaluées. La tâche est immense mais quelques précautions élémentaires nous permettront d'éviter les principaux écueils. Une première précaution consiste à contrôler systématiquement l'information obtenue en utilisant différentes sources. Une cartographie des différents fournisseurs et de leurs liens permettra de réduire l'impact des conflits d'intérêts et des manipulations. Finalement, une critique méthodologique des études disponibles complétera notre arsenal.

Par Jacques LASSOURY

Biographie (mai 2003)
Jacques Lassoury pratique l'Intelligence Economique au sein d'un groupe international et l'enseigne à l'Université ainsi qu'au sein de Grandes Ecoles de Commerce et d'Ingénieurs. Il est par ailleurs Président du Tribunal de Commerce d'Evry. Ingénieur de l'Ecole Centrale de Lille (75), il est titulaire d'un DEA de Gestion et d'un DESS de Marketing de l'Université de Paris IX Dauphine. Jacques Lassoury a publié près de deux cents articles sur la gestion et le marketing ainsi qu'un livre sur la Gestion Electronique de Documents, "La Documentique".