livre piege americain alstomJe recommande l’incroyable livre de Frédéric Pierucci « Le piège américain ». À la lumière de son aventure, on se rend compte que le sous-titre « l’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation économique témoigne » n’est pas exagéré.

En effet Frédéric Pierucci démontre tous les mécanismes par lesquels General Electric (GE), via le DOJ (department of justice) a bien déstabilisé Alstom, en faisant pression sur son PDG Patrick Kron. Frédéric Pierucci s’est retrouvé l’otage de cette opération de guerre économique. Il a subi un harcèlement judiciaire et carcéral de plusieurs années jusqu’à ce qu’Alstom soit totalement à la merci de son concurrent américain.

L’utilisation du droit comme arme de guerre économique a bien été détaillée par Ali Laidi (voir son livre). On pourra aussi se reporter à la conférence d’Ali à l’IHEDN (voir le compte rendu). Cela ne date pas d’hier car déjà en 1971 Bernard Esamber (vérif) écrivait un livre en avance sur son temps la « Guerre économique mondiale ».

Pourquoi ce cadre supérieur a-t-il été la cible de GE et du DOJ ? Frédéric Pierucci donne une explication intéressante. Avant son arrestation, il s’apprêtait à diriger une joint-venture avec Shangai Electric. Cette joint-venture était aux prémices d’un rapprochement plus global entre Alstom Power et l’entreprise chinoise… ce qui aurait constitué le leadeur du secteur devant GE !

Comment le DOJ et GE ont-ils mis à terre Alstom ? Parce que l’entreprise française s’est livrée à de la corruption. Mais Frédéric Pierucci explique que dans les secteurs du transport et de l’énergie c’était monnaie courante, et que les concurrents américains recourent aux mêmes pratiques, sous des formes certes peut-être un peu différentes : cela passe par leur pouvoir d’influence (soft power) ou l’externalisation de la corruption. Dans tous les cas, cette corruption a été le prétexte d’un harcèlement judiciaire américain. Dont la résultante a été la destruction de l’entreprise. Les Américains ont mis en place un véritable arsenal, composé de lois (loi FCPA), d’une capacité de renseignement (NSA), de relais avec les cabinets d’avocats, d’un pouvoir de pression politique, économique, … qui leur confère un pouvoir de saisine planétaire. Leurs investigations sont toujours orientées.

Frédéric Pierucci explique au passage le fonctionnement insensé de la « justice » américaine ! Le procureur travaille à charge (à la différence du juge français qui travaille à charge et à décharge). Les avocats plaident rarement et sont en réalité des négociateurs entre un prévenu et le procureur. Le prévenu doit payer sa défense. Le prévenu est pratiquement obligé d’avouer les fautes que lui attribue le procureur (même s’il est innocent) et de rechercher un accord. La gestion des prisons est confiée à des acteurs privés, qui cherchent à rentabiliser leurs investissements.
Sur l’aspect sociologique de la justice américaine, deux chiffres suffisent pour montrer l’ampleur des effets pervers : 1 noir américain sur trois passera au moins une fois en prison ! 25% des prisonniers dans le monde sont incarcérés aux États-Unis !

Frédéric Pierucci rappelle que l’espionnage commercial est considéré comme faisant partie de la « sécurité nationale, jouissant d’une priorité équivalente à l’espionnage diplomatique, militaire et technologique ».

Quelles conséquences la vente d’Alstom entrainent-elles ?
La perte d’Alstom nous met en situation de dépendance pour la maintenance des 58 turbines du parc de centrales nucléaires. GE n’aura aucun scrupule à exercer un chantage comme il l’a déjà fait dans le passé. Par exemple en 2016, GE a suspendu ses services durant quelques jours pour faire pression sur EDF.
En outre, au travers de GE, nous sommes encore plus à la merci du gouvernement américain. Il est évident que GE se pliera à toutes demandes du patron de maison blanche. Les précédents sont multiples. Récemment, on a vu par exemple Google ne plus proposer Android à Huawei sur demande de Trump. Nous sommes donc à la merci de GE et du gouvernement pour les aspects stratégiques de la maintenance de nos turbines et donc pour la fourniture d’électricité en France. Comme le résume l’auteur « nous sommes dans le noir ».

Dans l’épilogue, Frédéric Pieruci cite Mitterrand : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »

Son ouvrage est passionnant et je lui dois, trois soirs d’affilés, d’avoir éteint la lampe de chevet après 2h du matin. C’est un des meilleurs livres que j’ai lu ces dernières années. Ne passez pas à côté.

Pour en savoir plus :

- Vidéo : Interview de Frédéric Pierucci par ThinkerView. A voir absolument.
- Vidéo : Alstom : une affaire d'État ? Droit de suite, l'émission diffusée le 11/10/2017 sur LCP.
- Article long mais très complet du Figaro.

Jérôme Bondu