Second article d'une série de cinq, sur le thème « Mondialisation et émergence des Puissances Privées ».
Ces articles sont issus d'une interview de Christophe Stalla-Bourdillon pour le BEM (Bulletin d'Etudes de la Marine - article paru intégralement dans le numéro de septembre 2007).

Les États se sont-ils affaiblis avec la mondialisation ?

Les États-nations ne se sont pas affaiblis dans l'absolu ; mais ils se sont affaiblis en relatif.

À ce jour, le grand gagnant de la mondialisation est sans conteste les États-Unis (5 % de la population de notre planète). Avec 28 % du PIB mondial, 242 des 500 premières sociétés transnationales de la planète, 43 % des laboratoires mondiaux, 36 % des dépenses militaires de la planète et une monnaie, le dollar, omniprésente dans le monde (90 % des transactions financières), les États-Unis sont devenus une hyperpuissance, plus précisément, un ?empire non territorialisé? qui, tout en ayant sanctuarisé son propre territoire (Homeland security, bouclier de défense anti-missiles?), est capable, grâce à ses multiples relais d'influence (US Navy, capitaux, langue anglaise, communications, internet, etc.), de contrôler plus ou moins le monde à distance, en s'abstrayant, au moins partiellement, d'un contrôle territorial direct.

A ce propos, chaque fois que les Etats-Unis ont voulu sortir de ce schéma de « contrôle à distance » (qu'ils maîtrisent parfaitement bien) pour finalement occuper territorialement une zone, ils ont connu souvent des échecs cinglants (Viêt-Nam, Somalie, Irak, etc.). De par la crainte mêlée d'admiration qu'ils suscitent, les Etats-Unis sont meilleurs en effet quand ils restent dans une simple logique d'influence forte (voire « musclée ») que quand ils cherchent à « passer en force ». La contrainte, quand elle n'est pas légitime, suscite toujours indignation et révolte?

Cette suprématie des Etats-Unis, indiscutable aujourd'hui, pourrait, à l'avenir, être contestée par de nouveaux géants étatiques. En effet, répétons-le, la mondialisation actuelle est, sur plusieurs continents, à l'origine d'une prospérité économique sans précédent. Depuis la fin des années quatre-vingt, quelques grands pays se sont arrachés au sous-développement (Chine, Inde) tandis que d'autres (Brésil, Russie, Afrique du Sud) connaissent, de façon récurrente et régulière, des taux de croissance élevés. Cette prospérité résulte des initiatives prises, au quotidien, par de nombreuses sociétés, petites ou grandes, locales ou étrangères, familiales ou anonymes, qui, continuellement, dans chacun de ces pays, à la fois investissent, produisent et vendent, c'est-à-dire créent de plus en plus de richesses. Indiscutablement la Chine, l'Inde, la Russie, le Brésil et, dans une moindre mesure, le Mexique et l'Afrique du Sud (regroupés sous l'acronyme BRIC + MAS) sont devenus des puissances émergentes, capables peut être un jour de contester la suprématie américaine...

La mondialisation qui s'accomplit sous nos yeux a remis en question l'ancien schéma de division internationale du travail : il y a peu de temps encore, un centre riche (Amérique du Nord, Europe, Japon, Australie) vendait des produits manufacturés à des régions périphériques qui lui fournissaient surtout des matières premières ; et la concurrence, toujours de bon aloi, s'exerçait entre pays nantis, partageant grosso modo les mêmes référents culturels. Aujourd'hui, ce sont principalement les pays émergents (la périphérie d'hier) qui sont devenus les usines du monde. Les échanges commerciaux internationaux, qui ne représentaient, en 1913, que 8 % de la richesse mondiale, en représentent désormais 20 %. Une partie de plus en plus importante de l'économie mondiale travaille donc, maintenant, pour un petit quart de la planète.


Quelles en sont les conséquences ?

Les conditions dans lesquelles s'exerce la concurrence mondiale ont dramatiquement changé : celle-ci, de policée, est devenue âpre, brutale, voire exacerbée dans un cadre mondial peu régulé. Comme chacun sur la planète a le désir de s'enrichir, les nouveaux affrontements commerciaux et industriels donnent lieu aujourd'hui à de véritables confrontations où, très souvent, la fin (la faim ?) justifie les moyens. Ces confrontations sont en fait la partie émergée d'une guerre économique, entre acteurs étatiques et privés, où l'enjeu est de capter, contrôler, sécuriser les richesses matérielles et immatérielles de la planète ainsi que les maillons essentiels du processus de leur création (maîtrise des ressources stratégiques clés ; banques et fonds financiers ; formation/enseignement supérieur ; laboratoires/centres de recherche ; start-up/entreprises). La mondialisation actuelle a placé le pouvoir économique au c?ur du système mondial. C'est désormais le pouvoir économique et financier (souvent privé), fortement dépendant du pouvoir scientifique et technologique (privé et public), qui fait, défait et refait le pouvoir diplomatique, militaire et politique (par essence étatique). De nos jours, sans puissance économique, une puissance politique n'est qu'une coquille vide dépourvue de moyens? Cela est si vrai qu'aujourd'hui, pour un pays économiquement faible aux ambitions politiques fortes (Venezuela, Iran, Bolivie, Afrique du Sud), la seule stratégie efficace pour exister sur l'échiquier politique mondial, à défaut de posséder l'arme nucléaire (Pakistan, Corée du Nord) ou terroriste (bombes humaines), est finalement de tenter de nouer des alliances stratégiques solides avec des pays économiquement forts (États-Unis, Chine, Inde, etc.) en valorisant auprès d'eux la vente de ses matières premières sensibles, minérales ou énergétiques (pétrole, gaz, platine, titane, zinc, uranium, gallium, iridium, etc.).


Et pour les pays développés ?

Dans les pays démocratiques, tous à économie de marché, le pouvoir économique se confondait souvent, autrefois, avec la puissance de leurs entreprises. Aujourd'hui, est-il nécessaire de le rappeler, par suite de la mondialisation, de nombreuses entreprises globales se sont émancipées de toute référence nationale et sont devenues plus puissantes que beaucoup d'États. Cette situation n'est pas près de s'inverser. La concentration des entreprises est en constante accélération et génère de plus en plus d'acteurs économiques, privés, de taille planétaire. La capacité financière des entreprises globales croît plus rapidement que les recettes fiscales de nombreux États. En outre, et c'est nouveau, les entreprises globales (par essence non démocratiques car souvent placées sous le contrôle d'intérêts privés, de plus en plus anonymes), nationales, ont tendance à devenir apatrides, et guidées uniquement par des considérations d'ordre financier (maximiser les résultats), seul véritable trait d'union culturel entre les différentes communautés de l'entreprise. Ces sociétés globales, échappant de plus en plus, au contrôle territorialisé des États, n'hésitent plus, pour donner satisfaction aux actionnaires, à mettre en concurrence lesdits États (développés et émergents) dans une seule logique d'optimisation financière (en les incitant à adopter des lois d'attractivité économique). Enfin, la révolution que représente la numérisation des données (texte, image et son) transmissibles désormais à la vitesse des réseaux, donne, aux entreprises globales, une capacité de remontée d'information et de réaction extrêmement rapide. Leurs décisions, souvent prises, en anglais, à grande distance, grâce à des réseaux humains e t techniques parfaitement maîtrisés, peuvent désormais être exécutées en temps réel, sans état d'âme, et ce, quel que soit le lieu de leur décision sur la planète. Dans un monde qui évolue de plus en plus vite, les entreprises globales ont ainsi acquis des capacités de réactivité, de décision et donc d'adaptation, associées à d'exceptionnels moyens financiers, supérieures à celles de beaucoup d'États.

C'est donc un fait : le contexte mondial a changé. On assiste depuis dix ans à un éclatement des sphères de pouvoir et à un découplage entre les espaces :
-  politique (étatique, donc national et enfermé dans des frontières, sauf pour l'UE),
- économique (privé et transnational, voire apatride ou ?on shore nulle part?, dans le domaine financier),
- juridique (national, régional, rarement international),
- médiatique (national et mondial à la fois).

Aujourd'hui, ces quatre espaces-clés ne se superposent plus. Les États, bien qu'incontournables, sont de plus en plus contournés, voire contestés, par les entreprises multinationales ou globales. Souvent, les hommes politiques, de plus en plus impuissants face aux nouveaux acteurs économiques mondiaux, ne peuvent que constater les évolutions planétaires : ils peinent désormais à faire contrepoids aux géants industriels, financiers ou commerciaux nés de la mondialisation.

Christophe Stalla-Bourdillon