Je diffuse aujourd'hui le premier article d'une série de cinq, sur le thème « Mondialisation et émergence des Puissances Privées ».
Ces articles sont issus d'une interview de Christophe Stalla-Bourdillon pour le BEM (Bulletin d'Etudes de la Marine - article paru intégralement dans le numéro de septembre 2007).

Jusqu'à mardi prochain, vous aurez ainsi tous les jours un nouveau développement :
- L'émergence de nouvelles puissances.
- Les conséquences de l'affaiblissement des Etats
- La situation de la France dans ce nouvel environnement
- Les raisons de la puissance des entités privées
- Etats, entités privées et gouvernance mondiale

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Aujourd'hui : L'émergence de nouvelles puissances
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Commandant, dans vos fonctions civiles et militaires antérieures, vous avez pu être un témoin privilégié de stratégies de puissance menées par des Etats et, aussi, par des puissances privées récentes.

Comment ont émergé ces nouvelles puissances privées ?

Avant de vous répondre, je souhaiterais vous donner quelques exemples, tirés de l'actualité, montrant les capacités d'influence ou de destruction déterminantes de certaines puissances privées. :

- A ce jour, la seule défaite significative que les Américains ont subi sur leur sol, je dis bien « la seule », c'est celle du 11 septembre 2001 : ce jour là, les Américains en effet, première puissance militaire de la planète, furent défaits par une puissance privée ayant pour vocation la violence, AL-QAIDA : cette puissance privée était associée à un milliardaire saoudien (Oussama Ben Laden) et à un État faible, assimilable à une « zone grise » (l'Afghanistan).
- Rappelez-vous maintenant le Hezbollah, cette « armée » privée soutenue tout de même par deux pays clefs, la Syrie et l'Iran : en juin-juillet 2006, le Hezbollah parvint, avec succès, à tenir tête au Liban à l'une des meilleures armées du monde, l'armée israélienne, sur un territoire de « quasi non droit », c'est vrai ...
- Souvenez-vous à présent de 2006 / 2007 et de Jean-Pierre Bemba avec sa milice : ils réussirent à déstabiliser un État faible, la RDC.
- Pensez également à la société fruitière américaine Chiquita, en Colombie. Celle-ci s'auto-dénonça auprès de l'administration américaine en reconnaissant qu'elle avait soutenu, dans des « zones grises », les paramilitaires colombiens pour protéger ses propres plantations bananières (à hauteur de 1,7 milliard de dollars) et ce, malgré l'existence d'un code interne, social et éthique rigoureux. La société fut, en 2007, condamnée à payer une lourde amende de 25 millions de dollars. Le Président Uribe vient de demander des comptes à la société Chiquita ?
- Aujourd'hui enfin, il est de notoriété publique que certains milliardaires de la planète pourraient facilement s'offrir une bombe sale artisanale, voire plus? Que vaudrait notre dissuasion nucléaire face à une puissance privée, par définition mobile, flexible et peu « territorialisée », qui tout à coup déciderait d'attaquer un Etat, en l'occurrence le nôtre ?

C'est un fait ! Avec la mondialisation, de nombreux acteurs privés de poids, parfois de taille planétaire, ont émergé et sont capables, pour certains d'entre eux, de déstabiliser des Etats...

Tous ces nouveaux acteurs privés ne constituent pas forcément des menaces pour les Etats. Gardons-nous d'être caricaturaux ! La plupart d'entre eux sont tout à fait fréquentables. Et les Etats se battent pour les attirer. Mais disons-le franchement ! Depuis 1989, notre monde a bien changé ! La chute du Mur a entraîné de profondes mutations et signé la fin d'une ère, faisant basculer notre planète dans une situation inédite... La puissance n'est plus uniquement politique ou militaire : elle est aussi, et, de plus en plus souvent, économique, donc en grande partie privée (activités licites ou illicites).

L'éclatement du bloc soviétique en 1991, la création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, les effets décisifs de la globalisation financière sur la mobilité des capitaux, l'accession de l'anglais au statut irréversible et indiscuté de langue internationale (le ?Globish?), le développement accéléré de médias susceptibles de fabriquer une opinion publique mondiale (CNN, Al Jazeerah, etc.), enfin l'arrivée des nouvelles technologies de l'information et des communications (NTIC/Internet, ordinateur portable, téléphone mobile, etc.) ont été le point de départ de la mondialisation actuelle : celle-ci s'est concrétisée par un démantèlement de nombreuses barrières élevées entre les États (politiques, économiques, financières, culturelles, etc.) ainsi que par une accélération des flux de toutes natures reliant les différents pôles de la planète (capitaux, marchandises, biens immatériels, personnes, connaissances, idées, informations, etc.).

Cette mondialisation a déclenché une prospérité économique sans précédent, qui se traduit sous nos yeux par l'émergence de nouveaux géants étatiques (Chine, Inde, Russie, Brésil?) et, j'insiste, privés (transnationales, fonds financiers, « multinationales du crime », ?) ; ces derniers n'hésitent plus à défier, contourner, ignorer, et pour certains, à se jouer des États-nations.

Quels sont aujourd'hui les acteurs privés les plus influents sur la planète ?

- Les transnationales, dont seize d'entre elles font partie des 50 premières puissances économiques mondiales (les 34 autres étant des États). Les firmes globales peuvent maximiser leurs profits en tirant parti des différentiels existant à l'échelle planétaire (coûts, prix de vente, marchés, etc.). En 2000, on recensait 63 000 firmes transnationales qui possédaient 690 000 filiales à l'étranger. Les 200 premières d'entre-elles réalisaient le quart de la production mondiale. En 2004, Wal-Mart avait un chiffre d'affaires égal au PNB annuel de la Suède. En 2006, les profits cumulés des entreprises du CAC 40 dépassaient 97 milliards d'euros, soit l'équivalent du PNB annuel hongrois l. En 2006, Gazprom, leader mondial du gaz et propriété de l'État russe à 50 %, capable d'imposer sa dure loi aux États européens et à ceux de l'ex-URSS, détenait le quart des réserves de gaz prouvées de la planète et avait une capitalisation boursière égale au PNB annuel de la Pologne.

- Les acteurs de la finance mondiale. À titre d'exemple, les fonds anglo-saxons détiennent aujourd'hui plus de 45 % du capital des sociétés composant le CAC 40 français. Ces fonds ont massivement investi en France parce que, reconnaissons-le, ils ont dû suppléer en Bourse les investisseurs français défaillants (fonds de pension inexistants dans notre pays et Français réticents pour investir). Depuis la chute du Mur, on constate que le développement de la sphère financière est sans commune mesure avec celui de la sphère réelle : cela crée une grande instabilité. La Banque des règlements internationaux (BRI) estimait, en 2005, à 1 300 milliards de dollars la masse des capitaux gérés par les 8 000 fonds de placement spéculatifs (hedge funds) de la planète. Ces 1 300 milliards de dollars correspondaient, grosso modo, au PNB annuel d'un pays comme l'Espagne ! 

- Les acteurs de la contrefaçon (luxe, jouets, médicaments, cigarettes, pièces de rechange automobiles ou aéronautiques, etc.). Parfois liée au crime organisé, la contrefaçon, jadis à dimensions artisanale et régio nale, est aujourd'hui mondialisée et industrielle. Elle se développe rapidement, notamment par le biais d'Internet. L'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) estime que la contrefaçon générerait 250 milliards de dollars de revenus annuels dans le monde et, selon notre ministère des Finances, elle représenterait, pour notre pays, une perte sèche de 30 000 emplois par an ;

- Les multinationales du crime organisé. Elles sont souvent gérées comme de véritables entreprises, à dimension mondiale, ayant des intérêts dans toutes les sphères du système, tant immergées qu'émergées (Camora, Cosa Nostra, Triades, Yakuzas, Organizatsiya, etc.). Les activités de ces organisations criminelles sont la drogue bien sûr (cocaïne, héroïne, cannabis, etc.) mais aussi l'armement (conventionnel et nucléaire), le proxénétisme (prostitution de femmes et d'enfants), le trafic de main-d'?uvre clandestine et de réfugiés, la contrebande (alcool, tabac, etc.), le trafic d'animaux, la revente de voitures volées, le trafic d'objets d'art ou d'antiquités et désormais le piratage informatique. Si les multinationales du crime n'ont pas attendu la mondialisation pour se développer, celle-ci leur a offert de nouvelles opportunités en matière de blanchiment d'argent sale. Le poids économique de ces multinationales du crime, mal connu par définition, est colossal. Selon l'ONU, en 2004, les transactions illégales, illicites et frauduleuses, corruption comprise, se seraient élevées à 1.400/1.600 milliards de dollars ! À titre de comparaison, le PNB de la Chine était la même année de l'ordre de 1.650 milliards de dollars. Aujourd'hui, les réglementations nationales sont devenues inopérantes face à ces organisations criminelles transnationales qui savent encore parfaitement tirer parti des avantages procurés par certains paradis fiscaux : secret bancaire ; contrôle superficiel sur l'origine des fonds confiés ou en transit ; fiscalité avantageuse ; sous-réglementation pour la création de banques ou de sociétés (même fictives) ; refus de collaborer avec les justices financières des autres États ;

- Les milliardaires, toujours plus nombreux, plus visibles (football britannique) et plus opulents en termes de niveau de richesses (Bill Gates, Warren Buffet, Carlos Slim, George Soros, Roman Abramovitch,etc.). D'après le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), les trois premiers milliardaires de la planète, tous actionnaires de référence de sociétés globales compétitives, détenaient en 2002 une fortune équivalente au PNB annuel des 48 pays les plus pauvres du monde. Les 225 premiers milliardaires possédaient, quant à eux, des richesses équivalentes au revenu annuel des 2,5 milliards de personnes les plus pauvres du monde. La fortune de Bill Gates correspond au PNB annuel du Maroc (56 milliards de dollars). Bernard Arnaud, premier milliardaire français a une fortune équivalente au PNB annuel du Luxembourg (26 milliards de dollars). Carlos Slim, le magnat mexicain, fit l'an dernier un « bond de fortune » de 19 milliards de dollars, ce qui correspond grosso modo au PNB annuel du Costa-Rica ! Sachez que les milliardaires des pays émergents, relativement peu taxés, bâtissent généralement leur fortune dans les matières premières et l'immobilier, secteurs non technologiques où les prises de risques sont relativement peu importantes. Un Bill Gates dont la légitimité repose sur le travail, le talent et l'audace est à opposer à un Oleg Daripaska, magnat de l'aluminium russe, dont la fortune a été créée et développée dans la violence (150 morts officiellement d'après Interpol ! ) ;
- Les groupes terroristes, dont Al-Qaida qui en en est l'exemple le plus probant ;
- Les armées privées qui restent encore, souvent, des faux-nez de certains Etats souverains ;
- Peut-être, dans le futur, des ONG apatrides?

C'est devenu une réalité : depuis la chute du Mur, sur l'échiquier planétaire, parallèlement à l'émergence de nouveaux géants étatiques (Chine, Inde, Russie, etc.), on assiste donc à l'affirmation de véritables puissances privées, souvent de taille mondiale, due à la concentration des richesses planétaires, nouvellement créées, entre les mains de quelque 10 000 acteurs privés, dont 3 500 sont très influents (transnationales, fonds financiers, ?multinationales du crime?, milliardaires, etc.).

Toutes ces nouvelles puissances privées ne sont pas forcément rattachées à des Etats : certaines d'entre elles sont plus ou moins apatrides (quelques transnationales ; la plupart des fonds financiers ; certains milliardaires?). Cette dimension apatride est en plein développement?

Soyons conscients, pour finir, qu'avec la mondialisation, les rapports de force planétaires évoluent, sous nos yeux, à très grande vitesse ?

Christophe Stalla-Bourdillon

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