carrJ’ai lu le très bon livre « Internet rend-il bête ? » de Nicholas Carr. Le livre porte sur la transformation de notre cerveau avec la pratique d’internet.
Je partage mes notes de lecture en trois billets distincts. Voici le deuxième (lire ici le premier).

Les technologies que nous utilisons changent ce que nous sommes. À fortiori les technologies informationnelles

Dans le chapitre 3 « La page qui s’approfondit » Nicholas Carr relate l’histoire passionnante de l’écriture et de son impact. Il explique par exemple que les premières lectures étaient toujours vocalisées. On ne lisait pas pour soi mais pour un public. Saint Augustin dans ses mémoires raconte le choc qu’il a eu en découvrant Saint Ambroise pratiquer une lecture silencieuse. À partir du moment où l’on a commencé à lire silencieusement, les contenus des livres ont changé et sont devenus plus personnels et introspectifs (un auteur s’adressant à un lecteur à la fois). La nature du livre a alors changé, et notre manière de percevoir le monde a évolué de concert. « Les livres permirent aux lecteurs de comparer leurs idées et leurs expériences pas seulement avec les préceptes religieux (…) mais avec les idées et les expériences personnelles d’autres individus ». Cela entraina la propagation de la méthode scientifique pour atteindre la vérité, le développement d’une république des lettres, dont les attributs pour les citoyens étaient la lecture et l’écriture !

Internet a un modèle économique qui vise à capter toujours plus notre attention

Dans les chapitres suivants Nicholas Carr explore la naissance des ordinateurs et les premiers impacts sur nos manières de travailler. Il reprend, par exemple, l’histoire de la présentation par Xerox du système de fenêtres (qui sera copiée par Windows). Dès le départ, s’est posée la question d’un outil qui facilite le travail en multitâche (autant de tâches que de fenêtres ouvertes). Certaines voix se sont immédiatement opposées à cette innovation craignant la dispersion de la concentration.

La technologie d’internet altère le fonctionnement du cerveau notamment par la capture constante de notre attention

Dans le chapitre « Le cerveau du jongleur », Nicholas Carr met en lumière la multitude d’études qui alertent sur l’impact d’internet avec la « lecture en diagonale, la pensée hâtive et distraite, et l’apprentissage superficiel ». « C’est que le Net donne précisément des stimulus sensoriels et cognitifs – répétitifs, intensifs, interactifs et addictifs – du genre de ceux dont on a démontré qu’ils altèrent fortement et rapidement les circuits et les fonctions du cerveau ». Plus loin on lit « notre aptitude à établir les riches connexions mentales qui s’élaborent dans la lecture en profondeur et sans distraction reste au point mort ». Pour finir l’auteur a cette image plutôt parlante : « essayez de lire un livre en faisant une grille de mots croisés ; c’est cela, l’environnement intellectuel d’internet ».
Bien sûr tout n’est pas négatif : Des choses se renforcent comme la coordination entre l’œil et la main (notamment chez les joueurs de jeux vidéos). Mais est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Et dans le court chapitre « Pourquoi le QI tient la route », il tord le cou à l’effet Flynn et évoque les biais dans le calcul du QI.

Google en tant que champion du web est aussi le champion du vol de notre attention

On entame les débats qui fâchent avec le chapitre « L’Église de Google ».
- Le Taylorisme avait pour but d’optimiser la rapidité, l’efficacité et la production dans le monde industriel. Taylor écrivit en 1911 dans ses Principes d’organisation scientifiques des usines « dans le passé, l’homme avait la première place ; à l’avenir c’est le système qui devra l’avoir ». Google ne propose rien de moins qu’un nouveau taylorisme cognitif. Et l’auteur transpose l’utopie taylorienne au monde de Google : « Ce qu’à fait Taylor pour le travail de la main, Google le fait pour le travail de l’esprit ». Même volonté d’organisation du temps, même vision messianique.
- L’auteur ne masque pas le génie des fondateurs et retrace leurs débuts. Mais il démasque toujours ce qu’il y a dernière les bonnes intentions de façade : « Google veut que l’information soit gratuite car, avec la chute du cout de l’information, nous passons tous plus de temps devant notre écran d’ordinateur, et les profits de la société augmentent ». « Google a bien fait savoir qu’il ne sera pas satisfait tant qu’il ne disposera pas de « 100% des données de ses utilisateurs » » (page 226 du livre, source sur ReadWrite.com)
- J’aime beaucoup l’analyse de Nicholas Carr quand il dit que notre difficulté à nous concentrer sur le web fait que Google peut nous donner autant de contenu qu’il veut, autant de livres qu’il peut, nous n’en aurons que des fragments. Notre concentration est l’ennemi de la commercialisation de notre attention.
- Bien sûr, l’auteur américain ne cite pas Patrick Le Lay ancien patron de TF1 et son célèbre « Nous vendons du temps de cerveau disponible. » Mais dans la lignée de cette confession on pourrait compléter la formule de Le Lay en disant que Google fait mieux que les chaines de télévision en vendant du temps de cerveau actif, la où le téléspectateur sera passif ! Le mot actif est important et explique pourquoi TF1 est moins valorisé que le moteur de recherche Google.  
- L’ouvrage est très documenté sur les fondateurs d’internet. Nicholas Carr rappelle par exemple l’idée de Vannevar Bush qui était, avec le Memex , d’augmenter la capacité de retrouver plus facilement des informations utiles. Mais l’auteur s’appuie sur des travaux récents de chercheurs pour pourfendre l’internet actuel :  « apparemment, le développement des systèmes d’information numérique personnel et de l’hypertexte global, loin de résoudre le problème qu’à identifié Bush, l’a exacerbé ».
- Bien qu’écrit en 2009 Nicholas Carr analyse déjà les visées transhumanistes de Google. Il résume la vision des fondateurs Page et Brin « on ne peut alors faire la distinction entre l’intelligence humaine et l’intelligence de la machine ». Et c’est là que l’on reparle de Taylor : « Google tient à sa croyance tayloriste que l’intelligence est un processus mécanique, une série d’étapes discrètes que l’on peut isoler, mesurer et optimiser ».

La suite : demain

Jérôme Bondu