gafam contre internetJe recommande le livre "Les GAFAM contre l'internet – une économie politique du Numérique", de Nikos Smyrnaios. J’y ai appris beaucoup de choses.

Nikos Smyrnaios est maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à Toulouse 3.

Le titre m’avait accroché, mais mes premiers pas dans l’ouvrage n’ont pas été très positifs. Il évoque le "triomphe du néolibéralisme", le "nouvel espace transnational de circulation du capital", "l’ordre capitaliste nouveau" … je ne m’y retrouvais pas trop. J’ai failli arrêter.

J’aurais eu tort. En réalité sa très bonne connaissance du domaine et sa grille de lecture ont font un ouvrage très intéressant.

Il évoque d’abord « l’origine de la marchandisation d’internet », avec au commencement l’ARPANET qui était issu du secteur public, avant que le tournant libéral des années 90 dérégule les télécoms et pave la voie à la privatisation des acteurs des télécoms et du numérique. Il évoque au passage le rôle du démocrate Bill Clinton et de son conseiller Al Gore qui ont contribué à renforcer le privé au dépend du public.

Après avoir campé ainsi le décor, on débouche sur un second chapitre intitulé « Privatisation de l’internet ». Il évoque deux éléments qui vont pousser dans le même sens : la culture financière du capital risque, et la culture start-up véritable « laboratoire du travail dérégulé ».

Le chapitre suivant explique les « conditions d’émergence de l’oligopole de l’internet ». Il détaille les spécificités des biens numériques : le phénomène de « non rivalité », « les externalités positives », « l’abaissement des couts de transactions », la logique du « winner takes all », l’inertie des régulateurs face à l’évitement de l’impôt, et comment tout ceci participa à créer des super-puissances oligopolistiques… Un des chapitres -à mes yeux- les plus intéressants.

Dans le chapitre qui suit l’auteur focalise sa réflexion sur l’infomédiation, avec une analyse poussée de Google et Facebook. Il évoque la concentration verticale (systèmes d’exploitation, cloud, réseaux) puis horizontale (mail, réseautage, actualités) des deux mastodontes.

Puis vient un décorticage du modèle de régie publicitaire des deux géants de l’internet Google et Facebook. Il rappelle que le système de résultats sponsorisés dans un moteur de recherche a été mis en place une première fois par Bill Gross pour son moteur goto.com, et que même ce dernier l’avait repris du moteur de recherche Open Text Index. Les fondateurs de Google n’ont donc pas inventé le principe de publicité, et même l’avaient critiqué à leurs débuts en 1998. On retrouve dans un de leurs papiers l’idée qu’un moteur de recherche ne pouvait pas présenter des résultats d’annonces publicitaires sans se heurter à des incohérences fondamentales (hahaha … quand on sait que c’est ce qui va faire leur richesse). Il rappelle l’extraordinaire captation d’information des cookies, le marché des données personnelles, et finalement « l’impossible régulation démocratique ». Passionnant aussi.

Je termine ce billet avec une reprise de la conclusion de l’auteur « il y a une prise de conscience collective que la direction prise par l’internet n’est pas la bonne : marchandisation accrue, concentration des ressources, surveillance omniprésente. L’internet sous l’emprise étouffante de l’oligopole est en train de ressembler de plus en plus à ce à quoi il était censé s’opposer, à savoir l’informatique conçue comme une technologie de domination ». Bel exposé, très argumenté qui étaye bien le postulat du titre « les GAFAM contre l'internet » !

Cela vaut le coup de passer quelques temps lire ces 122 pages… Je pense notamment aux pseudo digital natives, qui sont en réalité … digital analphabète ( ou analphaNet :-) tant elles méconnaissent les véritables rouages du web !

Pour finir voici quelques références :
-Vous pouvez lire ici de larges extraits du livre
-Il y a aussi cette longue vidéo (que je n’ai pas regardé intégralement) qui semble reprendre assez fidèlement le déroulé du livre
-Enfin ces deux articles, l’un de l’Humanité et l’autre du Figaro


Jérôme Bondu

NB : le hasard a voulu que l’auteur soit un collègue de Guillaume Sire dont j’ai chroniqué récemment le dernier ouvrage.