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Alain Juillet est intervenu au Club IES le 16 Mai 2016 pour analyser le "bouleversement des équilibres économiques mondiaux". Réunion en partenariat avec Inter-Ligere et ActuEntreprise.

Alain Juillet a dirigé de nombreuses entreprises françaises et étrangères avant d’être nommé Directeur du renseignement à la DGSE de 2002 à 2003. Il occupe ensuite jusqu’en 2009 les fonctions de Haut responsable à l’intelligence économique, rattaché au Premier Ministre. Il intègre ensuite le cabinet d’avocats ORRICK en qualité de Conseiller sénior. Il fut élevé au grade de Commandeur de la Légion d’honneur le 14 juillet 2009. Depuis le 1er janvier 2011, Alain Juillet est Président de l’Académie d’Intelligence Economique. Il est notamment l’initiateur du Référentiel de formation à l’intelligence économique. Il est auteur d’un ouvrage relatif à la sécurité et à la sûreté en entreprise intitulé « Gérer les risques criminels en entreprises », Larcier, 2012.

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Alain Juillet a voulu apporter un autre regard sur les bouleversements en cours, avec la volonté de décloisonner les disciplines et de soulever « le dessous ses cartes ». Il a utilisé les outils issus du monde de l’intelligence économique.

Ce compte rendu est ma vision personnelle, et n’engage pas l’intervenant.

1- Nous vivons actuellement plusieurs grandes fractures.

1.1- Première fracture : la fin du monde capitaliste occidental


Le système capitaliste occidental est basé sur un système économique qui a fait « ses preuves », mais se trouve aujourd’hui remis en cause.
La mécanique était la suivante :
- Conquête de pays fournissant des matières premières à bas prix (avec parfois colonisation de ces pays).
- Transformation des matières premières dans les pays occidentaux, avec parfois des personnels sous-payés issus des pays conquis.
- Revente des produits dans les pays conquis.
- Développement de marges, qui étaient réinvesties dans le développement du pays conquérant.
Ce système a fonctionné depuis 1492 (« redécouverte » de l’Amérique) jusqu’à nos jours. Et est maintenant en mutation.

Une seconde mutation concerne le déplacement des centres économique vers l’Est.
- Le centre économique du monde était en Europe durant l’époque moderne (situé tantôt en Espagne, en France, en Flandres, puis en Angleterre).
- Puis au début du XXème siècle il « se déplace » sur la côte Est des Etats-Unis. Les deux guerres mondiales qui constituent un véritable suicide économique de l’Europe ont accéléré ce déplacement.
- Un basculement s’est opéré vers la côte Ouest des Etats-Unis, avec une nouvelle approche économique.
- A partir des années 1990, l'épicentre a traversé le Pacifique et est maintenant en Asie. La Chine sera bientôt la première puissance économique du monde. L'Inde tiendra bientôt la seconde place. Le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, l’Indonésie, ... seront dans le peloton de tête. La France et l’Allemagne sortiront du groupe des 10 premières puissances mondiales.
- Si l’Afrique va énormément se développer, il est difficile de juger de son rang dans l’économie mondiale.

D’autres forces sont en mouvement, notamment le numérique.

1.2- Seconde grande fracture : le développement du numérique

Il n’est pas nécessaire de décrire les ingrédients du développement du numérique … que tout le monde vit au quotidien. Alain Juillet insiste sur certains points :
- Il souligne que l’on accepte de perdre de notre liberté individuelle pour des gains "numériques".
- On accepte la vente de nos données personnelles à un niveau impensable il y a peu. « Jamais nos grands-parents n'auraient accepté cela » assène-t-il. Cette acceptation passive est paradoxale. D’un côté les Français ont refusé la création du fichier de police Edwige qui prenait en compte la religion et la couleur de la peau. Et ces mêmes Français acceptent que Facebook détecte (par nos publications sur le réseau) … non seulement la couleur de peau et la religion, mais aussi les orientations sexuelles, politiques, économiques, les habitudes, lieux fréquentés… bref tout ce qui constitue notre personnalité.
- La dépendance est énorme. Il rappelle à titre d’exemple que nous prenons en moyenne 200 fois par jour notre portable en main !

La numérisation de nos activités va avoir un impact cataclysmique sur toutes les activités économiques. Il cite quelques exemples :
- Demain on ne tapera plus sur un clavier, on dictera à la voix. On peut donc imaginer que les 600 000 secrétaires actuellement employées en France seront (pour une partie) au chômage.
- Le développement de la voiture connectée et autonome met en danger toutes les professions de la route (taxi, VTC, routiers, conducteurs de bus…).
- La robotisation et la démocratisation de l’impression 3D vont « toucher » les ouvriers peu qualifiés.

1.3- La troisième fracture concerne la finance

Nous vivons le crépuscule du dollar comme monnaie de référence :
- Il faut rappeler que grâce à l’usage du dollar comme devise internationale, les Américains financent leur déficit sur le dos du reste du monde.
- L’Europe n’a pas réussi à imposer l’euro.
- Mais les pays émergent ont la volonté de sortir de cette dépendance. Ils ont créé une banque centrale qui pourrait imposer une monnaie de substitution au dollar.

Cette présentation des trois grandes fractures n’est pas exhaustive. Mais cela permet de prendre la mesure du changement en cours, et de l’obligation de réaction !

2- Quelles réactions ?

2.1- Les rapports de puissance


Il convient d’abord de réfléchir aux rapports de puissance.
Les Etats Unis veulent continuer à faire la course en tête. Ils ont pour cela des « outils ».
- Le premier est le volume de dépenses militaire. Les dépenses américaines représentent 38% des dépenses mondiales. Les quatre pays suivant ne représentent que 28% (Chine, Russie, France, Grande Bretagne). Cette force permet d’exercer une pression sur de nombreux pays (et cela même s’ils ont perdu toutes leurs guerres depuis la guerre de Corée).
- Le second est lié au numérique. Les Gafa sont d’une puissance considérable (une prochaine conférence du Club IES traitera de ce point). Le pouvoir de la CNIL est dérisoire par rapport à leur force de frappe.
- La position de GAFA par rapport à l’Etat américain sera déterminant. M. Juillet se pose la question : Vont-ils dans une optique patriotique œuvrer pour l’Amérique ? Ou comme les grandes banques internationales vont-ils s’affranchir de leur patrie d’origine et jouer « l’indépendance » ?
- D’autres outils sont bien sûr entre les mains des américains comme ce que l’on appelle le « soft power » (pouvoir d’influence)…

Si l’on pense que les frontières sont fermées, « nous avons tout perdu » comme l’explique Alain Juillet. Et ce dernier exhorte à « tout repenser ». « Il faut arrêter de suivre les idéologies quel qu’elles soient ! »
Et les outils de l’intelligence économique peuvent être utiles !

2.2- Les outils de l’intelligence économique

L’ancien haut responsable à l’intelligence économique rappelle les fondamentaux de l’IE et le process de veille :
- Il faut commencer par la prospective. Il déplore que la France ait la « culture de l’instant », notamment les politiques, ce qui ne permet pas de fixer des objectifs long terme.
- Il faut ensuite connaitre tous les éléments du dossier (aspect collecte).
- Il faut enfin se doter des outils et techniques d’analyse pour décider de la stratégie à suivre.
- Deux stratégies s’offrent aux décideurs : le défensif et l’offensif.

Le défensif prônerait l’adaptation.
Et notamment l’adaptation de nos entreprises.
- L’adaptation peut passer par la copie. La France n’a rien à apprendre en matière de copie de brevets, « l’ADIT a servi pendant des années à cela » rappelle-t-il. Le respect des brevets va être plus compliqué et la contrefaçon va être de plus en plus répandue. Pour l’entreprise la question est donc de savoir au bout de combien de temps son produit sera copié (avec une production à coût inférieur). Et comment elle pourra remplacer ce produit. Il faut donc des usines flexibles.
- L’adaptation peut passer par la modification de la structure managériale. Le numérique change l’accès à l’information et modifie le rôle et la position du management intermédiaire dont une partie du rôle est de relayer les informations du haut de la pyramide vers le bas. On va assister à un écrasement de la pyramide hiérarchique. Le patron sera celui qui saura prendre « la décision », car dans un monde « assisté par l’ordinateur » la prise de risque va faire défaut. On va certainement revenir sur l’importance de l’intuition.
- Dans la compétition internationale chacun va chercher à s’adapter au mieux. Et comme il y a toujours une prime au leader, il faut s’adapter au plus vite. Alain Juillet cite Napoléon : « Se faire battre est excusable. Se faire surprendre est impardonnable. » Il faut se mettre en position d’humilité.

Mais nous devons nous mettre aussi en position offensive.
- Cela passe par l’export. La prévision de croissance en Europe pour les années à venir est entre 0 et 2%. Il faut sortir du marché français qui est condamné à la stagnation
- Cela passe par la compréhension des « règles du jeu » de nos clients. La vente des Rafales au Brésil a échoué car les Brésiliens ont voulu des contreparties que les Français n’ont pas su donner.

En conclusion, nous vivons une période de mutation sans précédent. Les outils de l’intelligence économique, que ce soit en défensif ou en offensif, sont adaptés pour tirer le meilleur parti de ces mutations.

 

Voir aussi :

- Interview vidéo d’Alain Juillet : De l’intelligence économique à la souveraineté numérique

Interview vidéo d'Alain Juillet : l'intelligence économique est un retour aux bases du management

 

Jérôme Bondu