claude-revel-livre.jpgJ'ai lu une fois que moins d'1% des énarques créent une entreprise ! Chiffre évocateur de la défiance des élites de cette grande école pour le monde de l'entreprenariat. Pourtant, il y a des exceptions. J'en connais au moins une ! Claude Revel est connue des professionnels de l'IE pour être intervenue à certaines grandes manifestations en Intelligence Economique, notamment à l'IHEDN*. Haut fonctionnaire française de 1980 à 1988, elle est en 1989 l'un des pionniers de la veille concurrentielle en France en créant, pour les majors français de la construction, l'OBSIC**. Spécialisée dans la « diplomatie d'entreprise » et l'influence, elle a crée il y a 5 ans la société de conseil IRIS ACTION.
 
Intrigué par son parcours, j'ai voulu lire son dernier ouvrage : « Nous et le reste du monde ». Et bien, je me suis régalé. Quel est son message ? Le voici en quelques lignes, agrémentées de nombreuses citations issues de l'ouvrage. (Ceci n'est pas un résumé. J'ai simplement mis en exergue certains idées développées par l'auteur).
 
Claude Revel dresse le bilan d'une catastrophe annoncée : la lente « mort » de la France, ou pour dire la même chose autrement, sa disparition en tant que grande puissance mondiale. Si les raisons sont multiples, l'auteur insiste sur le manque d'anticipation des élites. Ces derniers, non content de n'avoir pu su adapter le pays aux mutations du monde, ont aussi entretenu le public dans une sorte d'ignorance sur les causes réelles de notre perte de compétitivité.
« Il est facile d'accuser d'abord Bruxelles puis « la mondialisation », monstre froid et abstrait, épouvantail et bouc émissaire tentants. Ce manque de courage a des conséquences au moins aussi graves que les faits eux-mêmes : il désinforme les Français et les focalise sur un monde extérieur révolu » (P 23).
« Nous nous échinons en France à rechercher des plans et des complots mis en place par nos concurrents. Il y a en effet de leur part action concertée, mais « la communauté d'inspiration rend inutile la conspiration » »(P 66).
 
Elle consacre de nombreuses pages aux élites et aux grands corps. Le constat et les mots utilisés sont sans concessions. Mais loin de stigmatiser gratuitement une population (dont elle fait partie), elle dresse un constat lucide sur des disfonctionnements, et propose des solutions.
« L'opinion est bien ancrée que seuls les agents de l'Etat ont le sens de l'intérêt général. Parfois, c'est l'inverse » (P 78)
La formation traditionnelle des élites a installé « chez eux un mode de gestion de l'information reposant sur la rétention et le secret. Le groupe leur apparaîtra comme un élément à maîtriser mais rarement comme un levier de synergie » (P 92).
 « En caricaturant quelque peu, en France, les « intellectuels » méprisent ceux qui à la suite d'un raisonnement pourraient proposer quelque chose (?). Ce qui plaît, c'est la construction de l'idée, la beauté de la présentation, son brio, son expression verbale, écrite et stylistique. Peu importe son application ». (P 115)
« Comment, à supposer que l'anticipation existe, construire une vision quand, par formation, la pensée a été réduite à chercher d'abord l'instrument, la technique, la structure ou les crédits ? (?) Dans le champs politique, l'éclairage de la décision sera alors essentiellement celui de l'opinion générale, telle qu'elle est fournie par les sondages et par les médias » (P 178)
 
Si l'auteur utilise très peu l'expression « intelligence économique », on sent au fil des pages qu'il en est en fait beaucoup question. Une partie du « mal » dont souffre les élites vient de leur formation où la rétention d'information, le non partage, était portée au rang des vertus.
« Le mode de pensée cloisonné, l'organisation verticale, la réticence à diffuser l'information, souvenir des concours, la vision technocratique annuelle, le culte de l'individualité avant celui du groupe? qui pouvait fonctionner dans l'économie hexagonale vont aujourd'hui exactement à l'encontre des impératifs de la compétition/coopération exigés par la société mondialisée » (P 99).
 
La situation est grave, et il se peut qu'un jour la France soit humiliée d'une ingérence économique internationale !
« Le moment n'est peut être pas loin où le FMI, ou l'Union Européenne, pourraient décider de montrer publiquement la voie à la France ».
 
Mais rien n'est irréversible. La France possède de nombreux atouts mondialement reconnus, et peut affirmer ses différences sans pour autant se mettre à l'écart du monde. Il faudrait pour redresser la situation que trois conditions soient réunies :
- Que les Français soient informés de l'état réel du monde, des règles qui le gouvernent et des nouveaux acteurs de la société mondialisée.
- Que nos élites passent de l'autocritique à l'autorévolution, c'est-à-dire à un véritable changement de comportement et d'état d'esprit face à la compétition internationale qui règne tant dans les milieux économiques que dans le monde des idées. Qu'ils intègrent notamment les « 4 i ? information, intelligence, influence et image ». Intelligence étant pris au sens de capacité de traitement et d'analyse de l'information, notamment avec l'aide des sciences humaines, histoire, géographie, sociologie ?
- Que la France apprenne à convaincre ses partenaires au lieu de " décréter " la supériorité de son modèle sans jamais la démontrer. »
 
 
Cet ouvrage regorge de bon sens et d'intelligence. Laissons-lui le mot de la fin :
« Le monde actuel est dur, il peut nous déplaire, à nous qui évoluons dans un cocon de droits acquis. Le principe de plaisir nous pousse à ignorer cette réalité, pour éviter le changement de cap stratégique qui s'imposerait et rester dans la stabilité » (P 182)
 
Vous ne serez pas étonné que j'ai proposé à l'auteur de venir au Club IES exposer ses idées. Elle interviendra courant avril.
 
Jérôme Bondu
 
Claude Revel.
Editions Saint-Simon, octobre 2007
 
 
* IHEDN : Institut des Hautes Etudes en défense Nationale
** OBSIC : Observatoire du marché International de la Construction