guerre eco
J’ai assisté au 100ème séminaire de l'EGE le 8 mars 2018 avec Christian Harbulot, Nicolas Moinet, Olivier de Maison Rouge, Eric Delbecque et Ali Laidi comme animateur. Le thème : « une école de pensée sur la guerre économique ».

Je livre quelques réflexions qui n’engagent que moi, et qui ne prétendent pas résumer cette réunion passionnante.

La conférence a commencé par une définition de ce qu’est la guerre économique. Pour Christian Harbulot la « guerre économique est l’expression des rapports de force non militaire ». Eric Delbecque renchérit et la présente comme « l’extension du domaine de la guerre au milieu économique ». Nicolas Moinet insiste lui sur le couple agilité-paralysie, qu’il précisera durant la soirée. Olivier de Maison Rouge relève pour sa part que nous sommes dans une « paix improbable où les Etats sont à la manœuvre », et il cite comme exemple l’extraterritorialité du droit américain. Tous font la différence entre intelligence économique et guerre économique.

Une partie de la conférence a consisté à discerner sur qui l’on peut compter, et par effet miroir, sur qui l’on ne peut pas compter pour développer cette école de pensée !

La frilosité du monde universitaire a d’abord été pointée du doigt. Petit florilège des réactions des quatre intervenants :
- Il y a une absence de pensée de la conflictualité dans le champ universitaire.
- La spécialisation inerrante aux filières doctorales est contraire à la pensée de la guerre économique, car pour comprendre ses enjeux il faut être transdisciplinaire.
- Le monde universitaire fonctionne en circuit fermé. Il y a des tabous, d’ailleurs relayés dans le monde de l’édition.
La conclusion est partagée par tous les intervenants : Il faut donc penser la guerre économique en dehors du monde universitaire.

Malheureusement il semble que l’on ne puisse pas non plus s’appuyer sur les politiques ni sur la structure étatique.
- Les orateurs ont rappelé que l’on ne manquait pas de soldat de la guerre économique mais de généraux. Nicolas Moinet a ironisé en rappelant que lors de guerres militaires perdues il y a toujours un changement des élites. Malheureusement nos défaites économiques n’entrainent aucun limogeage!
- Le quinquennat Hollande a été mainte fois écharpé pour avoir affaibli la France. A titre d’illustration Olivier de Maison Rouge explique que la loi Sapin 2 est une soumission au droit américain. L’idée initiale était qu’en condamnant une entreprise avec « notre droit européen », l’entreprise ne soit plus attaquable par le droit américain. Or cela ne marche pas comme le prouve l’affaire Siemens. La loi Sapin 2 est donc une sorte de double peine.
- Eric Delbecque soutient cette vision et souligne que l’Etat se désintéresse du concept de guerre économique, qui ne touche réellement que la société civile. L’Etat sent que c’est un terrain brûlant. Il y a des enjeux corporatistes qui bloquent une remise en cause de la vision classique. Delbecque a cette formule lapidaire « Comme en juin 40 l’Etat n’est plus dans l’Etat ».
- Le positionnement politique de la guerre économique est compliqué : Car sur la gauche de l’échiquier politique la guerre économique est vue comme une arme du patronat. Et sur la droite de l’échiquier on a peur que cette vision légitime l’intervention de l’Etat. La recherche d’alliés politiques n’est donc pas facile.
Second constat : Il ne faut pas compter sur le monde politique.

Il faut dire que le concept n’est pas facile à expliquer.
- L’idée est de préserver un modèle de société, et pas l’imposer aux autres. Romain Gary est appelé à la rescousse « La patriotisme est l’amour des siens. Le nationalisme est la haine des autres ».
- L’omniprésence américaine est dans toutes les têtes. « Les américains ne nous supportent pas parce que nous sommes leurs concurrents sur le domaine de l’universalisme ».
Troisième point : il faut un effort de clarification du concept.

Finalement, la guerre économique, combien de division ?
- Il faut une pensée transversale avec les juristes, sociologues, psychologues, historiens…
- Nicolas Moinet rappelle l’importance de l’agilité dans la pratique de cette guerre. Il cite comme modèle d’action l’association L214 qui arrive à déstabiliser une filière entière. Au départ, rappelle-t-il, les vidéos prises dans les abattoirs étaient illégales. Puis sont devenues légales car considérée comme des actions de « lanceurs d’alertes ». Bel exemple d’agilité et de pouvoir d’influence.
- Christian Harbulot assure que certains grands groupes redécouvrent le sujet et ne croient plus au mythe de la mondialisation heureuse. « Les comités exécutifs des grands groupes redécouvrent la géopolitique de puissance ». Et il met en avant un réseau soudé et souligne la force de frappe de la société civile.
Dernière idée : toute est à faire et il faut se retrousser les manches.


Le débat était passionnant et méritait d’être posé. C’était la première fois que ces cinq poids lourds se retrouvaient sur une même estrade, et rien que cela valait le coup d’œil. Beaucoup de points restent à creuser, et chacun des intervenants en convient. Cette soirée se voulait fondatrice. On attend la suite !

Personnellement je serai extrêmement intéressé que la réflexion autour de la guerre économique débouche sur des principes opérationnels pour se dégager de la dépendance des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). C’est le sens de la question que j’ai posé aux intervenants en ouverture du débat. S’ils arrivaient à traduire le concept en guide opérationnel sur ce point, je suis sûr qu’il y aurait de nombreux prosélytes. A commencer par l’auteur de ces quelques lignes.


Jérôme Bondu

On pourra lire aussi le compte rendu de Marvin Looz sur le site d'Infoguerre.
Voici la présentation des conférenciers.