bug humain

Je recommande très chaudement l’excellent livre de Sébastien Bohler « Le bug humain ». Il est semblable sur bien des points au livre de Gérald Bronner « Apocalypse cognitive » que je viens de chroniquer (lire ici et la). Bronner part du fonctionnement du cerveau pour expliquer notre incapacité à utiliser intelligemment notre temps « cerveau disponible » et préserver notre identité. Bohler part du même constat initial, mais va se focaliser sur notre incapacité à utiliser intelligemment notre environnement naturel et préserver la nature. Démonstration.

Dans la boite noire du cerveau

Sébastien Bohler explique qu’une partie de notre cerveau, le striatum, contient les neurones dopaminergiques. Ces neurones commandent l’envoi de la dopamine, responsable du sentiment de bien-être, de bonheur. C’est le circuit de la récompense. Et ce bien être est lié à cinq actions primaires essentielles : manger, se reproduire, explorer, conquérir, dominer. C’est le cas chez nous, les Humains, comme chez les autres animaux, depuis les poissons jusqu’aux singes. Quand nous étions chasseurs-cueilleurs et que ces cinq éléments étaient rares (nourriture difficile à acquérir, partenaire sexuel peu nombreux …) le système était équilibré. Notre striatum était un aiguillon qui nous poussait à nous dépasser, à survivre dans des conditions difficiles.

Mais avec l’avènement de la société d’abondance, notre striatum est devenu notre pire ennemi. Il nous envoie des récompenses quand nous mangeons de la nourriture trop grasse, trop salée, trop sucrée (manger). Quand on mate des images de personnes dénudées (se reproduire). Quand on clique sur un article dont le titre annonce une révélation (explorer). Quand on fait un achat (conquérir). Quand on obtient une nouvelle notification sur un réseau social (dominer). Ayant vécu des millions d’années dans un système de pénurie, notre cerveau n’a pas inventé de « frein » à la boulimie du striatum. Il n’y a pas de système « stop ».

Sébastien Bohler évoque la célèbre expérience de Olds et Milner et fait le parallèle avec notre utilisation de Facebook. Les notifications que l’on reçoit sont des gratifications liées à notre besoin de domination. Chaque nouvelle notification déclenche un jet de dopamine. Et il qui explique dans une image saisissante que « nous sommes comme les rats de Olds et Milner dans une cage munie d’un levier que nous pouvons actionner sans fin… » !

Avec la mécanisation du travail, il y aura de moins en moins d’emplois. Et cette perte d’emploi implique une baisse du statut social, et une oisiveté grandissante. Nous avons là une double problématique importante pour les générations à venir.
La popularité d’internet est liée à la résolution de ces deux sujets :
-    D’une part les médias sociaux nous offrent une occupation.
-    Et d’autre part, ils offrent une gratification constante et régulière via l’augmentation de note réseau et des interactions sociales.
Et les grands acteurs du numérique (notamment les GAFAM) se sont engouffrés dans la brèche : les créateurs des produits numériques jouent sur les circuits de la récompense, et créent volontairement une forme d’addiction. Allant jusqu’à introduire des « punitions » si l’internaute délaisse les médias : « vous avez raté des informations de votre réseau » ! Les jeunes sont particulièrement vulnérables, dont l’auteur dit qu’ils sont des « purs striatum »

Le bug humain

Le striatum est essentiel, car il participe à notre capacité d’évolution, via un apprentissage constant. En effet, il se lasse vite de ce qu’il a obtenu et en demande toujours plus. Ce qui dans une situation de pénurie est un moteur puissant d’amélioration.

Mais dans la société d’abondance actuelle, nous sommes piégés par notre striatum, et condamnés à augmenter nos doses de malbouffe, de sexe, de notifications… « Nous sommes les esclaves d’une propriété très simple de nos neurones dopaminergiques qui conditionne une croissance perpétuelle ».
D’autant que le striatum ne se projette pas dans l’avenir (l’auteur cité la célèbre expérience du marshmallow de Walter Mischel). C’est en terme technique un biais de « dévalorisation temporelle ». Tout ce qui est bon à prendre doit être pris tout de suite. Et tant pis si l’alimentation déséquilibrée des pays riches détruit et nos corps (obésité) et la planète (disparition du vivant). Et tant pis si nous croulons sur les infox.

Il explique en des mots sobres, mais percutants notre situation : « Au terme de ce processus, l’être humain est devenu un danger mortel pour lui-même. Son programme neuronal profond continue aveuglément de poursuivre des buts qui ont été payants pendant une grande partie de son évolution, mais qui ne sont plus du tout adaptés à l’époque dans laquelle il s’est projeté ». p183


La voie de la sobriété

Mais bonne nouvelle : le striatum n’est pas seul ! Il rentre en conflit avec d’autres aires cérébrales, notamment les aires du cortex préfrontal qui donnent accès à des représentations fictives de l’avenir, et qui permettent d’anticiper l’avenir. Comment les développer ?

Il y a eu beaucoup de tentatives de contrôler ces « renforceurs primaires ». Les grandes lois religieuses ou laïques vont dans ce sens. Il suffit de revoir les sept péchés capitaux (lutter contre la gourmandise, contre la luxure …) p187

En prenant le modèle de mère Thérésa, Sébastien Bohler rappelle que notre circuit de la récompense peut aussi être activé avec des actions désintéressées.
- Le tout est d’avoir le bon conditionnement pour les générations à venir.
- Et une maitrise de notre conscience pour les générations actuelles. On pourrait par exemple jouer sur la norme sociale pour survaloriser les comportements vertueux.
- Enfin, nous pourrions alimenter autrement notre circuit de la récompense : la connaissance peut apporter une satisfaction propre à activer notre circuit dopaminergique. L’auteur explique « Notre striatum est avide de connaissances et il s’agit là probablement d’un gisement prometteur pour l’économie du futur, ainsi qu’un substitut intéressant à la croissance matérielle qui est actuellement le seul objectif des appareils industriels de nouvelle génération, dont le numérique » p237

La conclusion est sans appel : Internet nous impose de gérer les choses au niveau global. « Nous constatons avec amertume que la liberté de droit sans la recherche d’une liberté réflexive nous a fait retomber dans l’esclavage » p212. Il appelle à une « société de la conscience » ! Et on ne peut que lui donner raison !!!

Jérôme Bondu

nb : je poste dans les jours à venir une belle cartographie qui résume le livre.