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390px Gerald Bronner 2018Je recommande chaudement Apocalypse cognitive de Gérald Bronner. Voici la seconde partie de ma note de lecture, plus détaillée que la précédente. Les passages entre guillemets sont issues du livre.

I Le plus précieux de tous les trésors


Notre disponibilité mentale est une conquête réalisée par étapes depuis plusieurs dizaines de milliers d’années. On peut citer quelques éléments majeurs :
- La compréhension du monde et la fin des grandes incertitudes humaines.
- L’augmentation de la productivité du travail lié à l’utilisation de la force des animaux, la mécanisation, l’automatisation des tâches permise par la révolution énergétique. Comme l’a calculé Jancovici, « chaque Français bénéficierait ainsi de l’équivalent de près de quatre cents esclaves énergétiques » p32. Demain, l’intelligence artificielle sera un levier encore plus puissant de productivité.
- L’augmentation spectaculaire de l’espérance de vie, lié au progrès de la médecine et de l’hygiène.
Conséquence, aujourd’hui en France, le temps de travail représente seulement 11% du temps éveillé sur toute une vie, alors qu’il représentait 48% de ce temps en 1800.

L’auteur calcule que notre temps de cerveau disponible est aujourd’hui de 5 heures par jour !
- Que faisons-nous de ce temps de cerveau disponible ? Nous regardons des écrans. Et déjà en 2010 l’INSEE soulignait déjà qu’en France la moitié du temps mental disponible était captée par les écrans récréatifs (voir les notes de lecture des livres de Desmurget xxxx).
- Bien sûr ce temps calculé est une moyenne, et varie d’une personne à une autre. Par exemple le temps de sommeil est variable. Mais justement les analyses incluent cette tendance : ainsi les outils numériques ne se contentent pas de ces 5h de temps de cerveau disponible, ils grignotent aussi le temps de sommeil.

II Tant de cerveaux disponibles

Pourquoi perdons-nous notre « temps de cerveau disponible » en visionnages récréatifs ? Nous sommes trop optimistes quant à notre capacité à résister aux tunnels attentionnels qu’offrent les écrans. En effet nous sommes très sensibles à une information :
- Egocentrée : quand une information s’adresse (ou semble s’adresser à nous).
- Sexualisée : Pour preuve, plus d’un tiers des vidéos regardées dans le monde sont des produits pornographiques (p103). Et même si on cherche à contraindre cette dimension naturelle. « Les données de recherches Google montrent que les pays musulmans, par exemple, figurent parmi les pays les plus consommateurs de pornographie : Pakistan, Égypte, Iran, Maroc, Arabie Saoudite… » p 104
- Informations conflictualisées : qui provoquent de la peur, de la colère.
- Informations liées à la compétitivité :  qui nous permettent de nous mesurer avec les autres, qui est liées à l’observation des leaders.
Tout ceci est comme du « sucre pour le cerveau ». « La révélation est donc celle de ce que j’appelle une anthropologie non naïve ou, si l’on veut, réaliste. Le fait que notre cerveau soit attentif à toutes informations égocentrée, agnostique, liée à la sexualité ou à la peur, par exemple, dessine la silhouette d’un Homo sapiens bien réel. »

Nous avons vu quelle était la teneur de la demande cognitive. L’offre actuelle numérique s’indexe sur cette demande. « La vérité ne se défend pas toute seule » explique Gérald Bronner. Il cite l’étude spectaculaire d’Aral, Roy et Vosoughi qui ont démontré que sur Twitter les fausses informations vont six fois plus vite que les vraies (p222). Surtout quand un président est lui-même un grand producteur de fausses informations. Le Washington Post a dénombré 15000 mensonges de Trump après 1000 jours de présidence (p225).

III L’avenir ne dure pas si longtemps

Pourquoi sommes-nous tombés dans cette ornière ? Pourquoi avons-nous été à ce point pervertis ? On pourrait en effet penser que le capitalisme a créé un humain dénaturé :
- Et d’ailleurs des grands patrons ont pu faire des déclarations dans ce sens. Ainsi Charles Kettering, ancien patron de la General Motors, expliquait que « La clé de la prospérité économique, c’est la création d’une insatisfaction organisée » (p 247)
- Dans le même ordre d’idée, la survie des offres des entreprises dépend de leurs capacités à capter notre disponibilité mentale.
- Gérald Bronner rappelle que des écoles de pensées économiques (par exemple l’école de Frankfort) « considèrent que le marché cognitif a été développé par le capitalisme pour aliéner les foules et les rendre disponibles à une logique consumériste. La culture du loisir permettrait la domestication des peuples ».
Mais est-ce bien le capitalisme qui nous dénature, qui pervertit ce que Souchon appelle des « foules sentimentales » qui n’auraient besoin que d’idéal ?

En fait les analyses de nos comportements numériques « sont des outils très puissants de notre médiocrité commune » (p255). Gérald Bronner cite d’ailleurs un livre que j’ai adoré et chroniqué « Tout le monde ment » de Seth Stephens-Davidovitz. Bronner continue : « Il faut le déplorer pour les démocraties de la connaissance, ce n’est pas la qualité de l’information qui lui assure une bonne diffusion, mais plutôt la satisfaction cognitive qu’elle procure ». Plus loin il explique « Le risque est grand que les algorithmes amplifient la médiocrité de nos choix et nous y enferment plutôt qu’ils nous aident à nous en émanciper et à édifier nos esprits ». Il rappelle la théorie de Dunbar « le nombre d’individus qui peuvent cohabiter dans un espace social sans avoir recours à une hiérarchie – et donc un outil coercitif – est au maximum de 200 personnes ». Il faut donc institutionnaliser une autorité numérique. C’est la tentation des néo-populistes d’exercer cette autorité.

L’auteur appelle à déployer une analyse de ces phénomènes. C’est l’ambition de ce livre. Il évoque dans une très belle formule l’importance d’une « déclaration d’indépendance mentale » !!

En conclusion, Gérald Bronner évoque un « plafond civilisationnel », un mur contre lequel notre civilisation pourrait se fracasser. Il espère que nous allons pouvoir libérer une partie de notre temps de cerveau disponible, actuellement hypnotisé et sous contrôle de nos pulsions primaires, pour dépasser ce plafond civilisationnel. Nous avons un trésor attentionnel à faire fructifier.
« Devrons-nous nous satisfaire de ce que le temps de cerveau libéré par l’externalisation des tâches algorithmiques soit préemptée par les plaisirs offerts d’un monde alternatif et chimérique ? ». Il n’est pas optimiste : « Sans verser dans le catastrophisme, ces données n’inclinent pas non plus à l’optimisme. L’usage de la pensée analytique, de l’esprit critique (…) nécessite une voie mentale plus lente, plus énergivore et donc plus douloureuse, qui ne peut pas toujours concurrencer avec succès les plaisirs cognitifs instantanés ». Même s’il pense que nous pouvons y arriver.
En outre, la démocratie provoque une alternance qui ne permet pas de capitaliser sur les erreurs passées. Et de surcroit, « la tendance à transformer toute erreur en faute morale » n’aide pas à progresser. La partie n’est donc pas gagnée.

Notre réflexion doit donc intégrer les révolutions numériques, la captation notre temps de cerveau disponible, les pentes naturelles de notre esprit, et l’importance d’une mobilisation contre un plafond civilisationnel, le danger de l’instrumentalisation par les néo populistes numériques, et enfin les freins de la décision démocratique !!! Rien de moins.

Bravo pour ce travail de réflexion de ce sociologue qui se dégage à mes yeux comme un des meilleurs penseurs du numérique.

Jérôme Bondu

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