crepusculeBien que le titre du billet commence par « A lire » je suis très mitigé sur le livre de Juan Branco « Crépuscule ». J’avais trouvé l’auteur très convainquant lors de l’interview qu’il a donné à Thinkerview. Et j’ai voulu en savoir plus. Mais j’ai assez vite déchanté dès la lecture des premières pages.

La forme m’a semblé insupportable.
- D’abord le style d’écriture de Juan Branco date d’un autre âge. J’ai dû me faire violence pour aller jusqu’au bout. Denis Robert qui signe la préface parle d’une « posture parfois emphatique » … c’est un euphémisme. On y trouve des tournures du style « Cela nous peine, mais notre réquisitoire n’est pas terminé … Vous suturez ? Pourtant, cela n’est pas tout … nous nous trouvons à devoir remettre par nous-mêmes tout cela en récit, à débusquer les mensonges et les fallaces, à enquêter auprès de mondes et de journalistes qui n’ont cessé de mentir, contraster tout cela grâce à notre expérience personnelle ». Bon, là, vous avez un bon aperçu…
- Puis il va trop vite dans certaines de ses démonstrations. Extrait : « Nadia Marik, qui avait précédé Brigitte Taitinger-Jouyet au poste de directrice du développement de Sience Po, était en effet entre-temps devenue veuve de celui qui fut l’amant de (…), et qui m’avait recruté à Science Po. Elles étaient aussi le relais oligarchique secondaire et assurantiel de droite de l’amour de sa vie, Richard Descoings, qui s’appuyait sur Pepy pour nourrir ses réseaux de gauche ». N’étant pas au fait des arcanes du pouvoir j’avoue m’être souvent perdu dans les méandres de ses explications.
- Enfin, moins important, mais quand même étonnant :  il n’a pas de plan. Pas de sommaire, pas de table des matières. Pas de titre de chapitre. Juste des numéros de 1 à 46. C’est assez déroutant. Son livre est, si j’ai bien compris, la compilation de différents billets.

Sur le fond il critique l’ascension de Macron, voulue par trois oligarques Xavier Niel, Bernard Arnault et Arnaud Lagardère, il critique l’Etat de la France, la pseudo démocratie, l’inféodation du journalisme… Deux phrases résument bien le propos :
- « Tous ces petits entre-gens et jeux de ville nous ont été maquillés déguisés, masqués par une presse majoritairement rendue complice ou désactivée, incapable de jouer son rôle de contrôle social qui aurait permis à des personnes honnêtes de ne pas se laisser absorber »
- « Ces êtres ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption. Les mécanismes de reproduction des élites et de l’entre-soi parisien, l’aristocratisation d’une bourgeoisie sans mérite, ont fondu notre pays jusqu’à en faire un repaire de mièvres et arrogants, médiocres et malfaisants ».

Mon analyse :
- Cette dénonciation des connivences entre des entrepreneurs et la presse est légitime. Xavier Niel est copropriétaire du Monde et de L’Obs, Bernard Arnault est propriétaire d’Aujourd’hui-Le Parisien et des Échos, Patrick Drahi était propriétaire encore récemment de Libération, de L’Express et de BFM-RMC.
- La dénonciation des pistons et retour d’ascenseur, de la reproduction des élites, est aussi légitime qu’intéressante.
- Par contre, l’auteur ne respecte pas les codes de l’enquête minutieuse. Le journal Marianne résume bien le malaise que j’ai ressenti « tout se passe comme si l'auteur considérait que son profil d'insider l'exonérait d'une enquête poussée pour prouver ce qu'il avance. (…) Le souci, c'est qu'en présentant à tort une observation sociologique orientée comme une enquête dans les règles de l'art, Juan Branco facilite l'argumentation de ceux qui voudraient renvoyer tout travail sur ce milieu dans le camp des populistes et des complotistes. L'essai est calibré pour un public militant, qui en sortira renforcé dans ses convictions. Il échouera en revanche à rallier des citoyens moins politisés qui savent qu'entre le noir et le blanc, il y a des teintes de gris. »

A lire, donc, si vous voulez pouvoir en parler en connaissance de cause dans les diners en ville. Mais on peut aussi le laisser de côté, et se tourner vers d’autres auteurs aux investigations plus professionnelles.

Jérôme Bondu