La civilisation du poion rougeSuite de mon précédent billet : Je recommande "La civilisation du poisson rouge - Petit traité sur le marché de l’attention" de Bruno Patino.

Livre très intéressant, très bien écrit et documenté. Je vous partage mes notes, assez fidèle je pense à l’ouvrage, que je publie en deux billets.
- Hier, résumé des 5 premiers chapitres.
- Aujourd’hui les chapitres 6 à 11.

Dans le chapitre 6 intitulé "L’aiguillage", Bruno Patino rappelle qu’après le web 1.0, puis 2.0, nous aurions dû avoir le 3.0 qui était censé être le web sémantique, puis le 4.0 celui des intelligences. Or il y a eu un aiguillage malheureux qui nous a emmené vers le marché numérique de « l’économie de l’attention ». En effet comme TF1 ou RTL, les géants de l’internet sont des régies publicitaires. Et plus nous passons de temps sur leurs outils, plus ils gagnent de l’argent. Leur mission est donc double : d’une part de nous maintenir prisonniers le plus longtemps possible. D’autre part de nous inviter à nous dévoiler, à nous mettre à nu, pour qu’ils puissent nous connaitre de l’intérieur.

Dans le chapitre suivant "Un jour sans fin" il relate les dérives de cette situation où nous sommes tous scotchés à nos écrans de jour comme de nuit. Puis dans « Trop de réels tuent le réel » il rappelle le phénomène des bulles de filtre popularisé par Elie Pariser. Il explique aussi que nous sommes plus dans la dystopie du Meilleur des mondes que dans 1984. En effet 1984 présente une dictature qui n’est pas encore matérialisée en Europe (en Chine, elle, s’y rapproche dangereusement avec le système du Crédit Social). Alors que dans le Meilleur des mondes Huxley « annonçait une civilisation séduite, gavée par un torrent de contenus, rendu esclave et comme somnambule par le plaisir qu’elle s’inflige » (p98). Là par contre nous y sommes totalement !

Pour aller plus loin encore dans le parallèle avec les produits addictifs, Patino évoque un mémorandum interne au syndicat patronal de l’industrie du tabac « Notre produit, c’est désormais le doute. Car le doute, c’est la meilleure façon de fragiliser les idées qui existent dans la tête de nos consommateurs. » Là encore le message est clair. Et internet est devenu un espace conversationnel constitué « d’une polyphonie absurde et violente que nous subissons tout en la nourrissant avec délectation ». (p116). Il évoque le biais de confirmation que j’ai déjà bien développé dans un précédent article consacré à la Démocratie des Crédules de Gérald Bronner. On pourra dans le même ordre d’idée consulter le site Spurious corrélation ou les Décodeurs du journal Le Mondedu journal Le Monde qui ont élaboré des générateurs aléatoires des corrélations absurdes. Si internet est un outil qui présente les informations sur un pied d’égalité, de manière horizontale, chaque plateforme les réorganise de manière verticale. Et comme plus on est ignorant plus on est persuadé d’avoir raison (effet Dunnung-Kruger p120), le cocktail ainsi formé est explosif. Et les théories du complot peuvent prospérer.

Le chapitre 10 disserte sur le "Combat inégal de l’information" par les médias classiques : presse, radio et télévision. Leur rôle initial de gatekeeping et d’agenda setting (qu’il écrit en anglais dans son livre) étaient positifs pour la circulation des bonnes informations, mais apparaissent aujourd’hui suspicieux. Le gatekeeping et l’agenda setting sont vus aujourd’hui comme de la censure.

Enfin, le dernier chapitre propose une ligne de conduite pour combattre et guérir ! Il y a quatre combats à mener :
- Il faut combattre les idées fausses pour ne pas mener de mauvaises batailles. A premier rang desquels l’idée selon laquelle le système va s’autoréguler tout seul, et qu’il ne faut pas intervenir. Les plateformes essayent d’imposer une non-régulation. Il faut au contraire les réguler.
- Il faut imposer une négociation sur les normes d’application des algorithmes de captation de l’attention. Il faut à ce titre une réelle transparence sur les algorithmes de classement des messages dans les fils d’actualité, et notamment sur les mécanismes qui promeuvent systématiquement colère et émotion. Ensuite il faut maitriser les ressorts du dark design qui concourent aussi à notre addiction. Enfin il faut, comme l’a fait la presse, la radio ou la télévision, une nette séparation entre articles et publicité.
- Il faut réfléchir au cadre juridique des plateformes en sortant du modèle américain de l’irresponsabilité éditoriale des hébergeurs.
- Il faut pour finir développer des offres numériques qui ne dépendent pas de l’économie de l’attention.

Une phrase résume on ne peut mieux le livre « l’addiction qui se développe, les effets de bulles informationnelles, de déséquilibre, de dissémination de fausses nouvelles et de contre réalités sont aussi et sans doute surtout une production intrinsèque du modèle économique des plateformes. Et ce modèle est amendable. Il faut s’y mettre. De toute urgence. » (p165)

Jérôme Bondu


Sur le même sujet on pourra lire mes notes de lecture de :
- Lobbytomie, de Stéphane Horel, sur le lobbying de l’industrie du tabac.   
- L’Homme nu, de Marc Dugain.
- Les GAFAM contre l’internet, de Nikos Smyrnaios.  
- La démocratie des crédules, de Gérald Bronner.

Parmi les rares auteurs français de sa bibliographie on trouve Eric Sadin et Bernard Stiegler dont je recommande les interviews sur ThinkerView.