réseaux Marc Halévy 1J’ai lu « Réseaux. L'autre manière de vivre » de Marc Halévy. L’auteur est un spécialiste de la complexité, disciple d’Ilya Prigogine. Voici quelques notes en deux billets (tous les passages en italique sont de l'auteur). Ci-dessous le premier article.

Voici d'abord le résumé officiel du livre sur le blog de l’auteur :
"Les réseaux bouleversent toutes les dimensions de nos vies parce que le réseau est le modèle émergeant de toutes nos organisations sociales et communautaires, professionnelles et entrepreneuriales.
Le modèle pyramidal qui, longtemps, fut le grand modèle de référence des organisations humaines est devenu trop lent et trop lourd pour pouvoir affronter, avec efficience, l'effervescence, les turbulences et les complexités de nos environnements socioéconomiques."
Nous vivons en réseau, nous travaillons en réseau, nous évoluons en réseau ; il est temps de comprendre ce que "réseau" veut dire !

Le livre est très fécond, évoque beaucoup de sujets, ce qui en fait un ouvrage très riche. Marc Halévy tape dur et juste. Il est parfois même révolté. Et pour être franc, ce sont les passages que j’ai préférés, et donc voici quelques extraits. Florilège :

Il présente ainsi l’apport du réseau :
- « La plupart des sociétés humaines ont, depuis longtemps, été organisées sur le modèle pyramidal parce que, mathématiquement, l’arborescence est le mode de fonctionnement le plus économe en nombre de canaux d’interactions. Mais aujourd’hui, la complexification et l’accélération du monde entrepreneurial et économique rendent ce modèle organisationnel inadéquat parce que trop lent et trop lourd. Un nouveau modèle s’installe de plus en plus partout : le réseau, c’est-à-dire, au contraire de la pyramide, la maximalisation du nombre des canaux d’interactions ».

Sur le réel.
- « L’être humain vit dans une peur atavique du réel. C’est, on l’a vu, la cause profonde de toutes les fuites hors du réel par l’idéal et l’utopie, le rêve et le fantasme, l’alcool et la drogue, les divertissements et … les jeux vidéo. C’est aussi le moteur profond de ce que la Modernité appelle le « progrès » qui, au fond, n’est qu’une immense tentative (vaine et léthale) de réformer le réel et de le mettre à la botte des faiblesses humaines ».
Très pertinent !

Sur l’accoutumance des ados à leur téléphone :
- « Ces deux fonctions (du téléphone) coexistent et, finalement, convergent vers la même finalité : faire croire à son possesseur qu’il existe. Il existe puisqu’il est appelé. Il existe puisqu’il peut appeler. Il existe puisqu’il est connecté en permanence. Car, s’il n’était pas connecté, il serait seul face à lui-même, face à son vide intérieur et à son silence neuronal. Angoisse existentielle, donc, levée, comme chez le nourrisson, par la tutute. »
J’adore :-) à plusieurs reprises Marc Halévy explique détester le téléphone. On s’en serait douté.

Sur la vacuité du monde numérique :
- « Et la plupart des humains n’ont pas grand-chose d’intelligent à dire. La preuve en est étalée au vu et au su de tous dans les millions de forums ou de blogs, dans les milliards de communications téléphoniques quotidiennes. Car la toile et ses copains, c’est aussi cela : la preuve éclatante et incontournable du grandiose vide humain, un immense révélateur d’ineptie et d’imbécilité, d’ignorance et d’arrogance creuse ».
Franchement, vous voulez mon avis … il déchire Marc !!!

Et il s’interroge sur la démocratie. Ce passage m’a d’autant plus intéressé que je m’étais fait exactement la même réflexion :
- « Là aussi, la Toile interroge nos fondamentaux : la démocratie, c’est l’opinion des plus nombreux. Soit ! Mais la Toile révèle, mieux que jamais, la médiocrité de cette opinion de masse qui ne peut servir que l’ambition des démagogues, à leur seul profit. Alors ? »
- « En démocratisant les savoirs – ce qui est une excellente chose -, la Toile a dilué l’autorité authentique et légitime – ce qui l’est beaucoup moins ».
C’est violent, mais cela a me mérite de soulever un problème fondamental.

Sur le modèle économique d’internet :
- « Mais le mariage de déraison entre la Toile et la pub est pathétique. Cette union contre nature, incestueuse en somme, a enfanté du principe de gratuité. Ce qui est gratuit devant être financé, la pub devient pourvoyeuse de fonds ».
Le problème c’est qu’il n’y a pas de modèle alternatif. Ou alors il faut que le grand public accepte de payer pour le web… On pourra lire sur ce sujet mon compte rendu du livre (passionnant) de Nikos Smyrnaïos.

Une réflexion sur l’information :
- « Il y a trois grandes familles de flux immatériels : ceux-ci portent, respectivement, des informations, des émotions et des intentions. (…).
L’information informe (elle engendre de la forme intérieure). (…)
L’émotion émeut (elle fait se mouvoir hors de soi) (…)
L’intention tente (elle suscite une tension interne) (…) Si le message reçu répond à toutes ces attentes, à tous ces critères, alors la communication est pertinente. Sinon elle est inutile et polluante. Et la Toile est neutre face à ces notions de pertinence. Elle ne la fabrique ni ne la détruit. Elle est un médium et ne dit rien quant au contenu. C’est aux hommes qui l’utilisent de lui donner valeur et noblesse ! ».
Belle mise en perspective ! Et je me demande si les professionnels de la veille et de l’intelligence économique ne se sont pas trop préoccupés d’informations, et pas assez d’émotion et d’intention !

Le chapitre qui m’a semblé le plus riche s’intitule « Quel avenir pour les réseaux ? » et j’en parlerai dans mon prochain billet.

Jérôme Bondu