couv louis pouzinIl faut lire le livre « Louis Pouzin, l’un des pères d’internet » écrit par Chantal Lebrument et Fabien Soyez, avec une préface de Korben.

Le livre se lit très vite et est réellement passionnant. On se rend compte à quel point Louis Pouzin et son équipe des Cyclades sont passés très près de la renommée. Le livre raconte le développement de l’informatique en France, les innovations, les réussites, mais aussi les avanies ! Ces dernières ont pris notamment la forme d’un président de la république sous influence, Giscard, qui va briser un bel élan. Néanmoins la trace laissée par Louis Pouzin et son équipe est bien gravée dans le marbre de l’histoire. Et l’inventeur est toujours dynamique et en avance de phase. Il porte aujourd’hui le projet RINA.
Voici quelques bons passages du livre …

Un des pères d’internet

Louis Pouzin a utilisé le datagramme (1) pour créer un premier réseau de transfert de données en paquet. Avec le datagramme les paquets sont envoyés seuls et non au sein d’un flux de messages. « Chaque paquet isolé est ainsi traité indépendamment des autres et n’arrive pas forcément dans le même ordre que l’ors de l’émission d’origine : tous les datagrammes sont alors remis en séquence, et le message découpé au départ est réassemblé à l’arrivée ».
Le projet Cyclade, dirigé par Louis Pouzin, est le premier à vouloir appliquer intégralement le concept, alors qu’Arpanet choisir un concept hybride mêlant datagramme et circuits virtuels.

Malgré cette réussite technologique, le projet Cyclade va avoir de puissants ennemis en France.
« A l’époque, en France, utiliser un tel mode de commutation de paquets était une idée presque criminelle vis-à-vis des PTT, car cela voulait dire qu’on ne leur faisait pas confiance, notamment pour la continuité du service (…) Il y avait une opposition de fond, car les PTT voulaient une politique fermée des communications [Louis Pouzin] voulait une position ouverte, avec des protocoles ouverts. C’était deux visions complètement incompatibles. (…) Une machine à faire du business contre quelque chose fait pour partager »

Cette opposition frontale va tourner au désavantage du projet Cyclade en 1974 : « Cigale (le réseau des Cyclades) marchait alors parfaitement. Mais l’administration française des télécommunications avait décidé qu’il n’avait aucun avenir et qu’il fallait tout miser sur le RCP, futur Transpac. Bien que dédié aux échanges de données, il ressemblait davantage à un réseau téléphonique classique : il était beaucoup plus facile d’y prélever des taxes. En conséquence, toute recherche tendant à développer une autre technologie était considérée comme inopportune ». Pompidou avait porté le projet Cyclade. Giscard D’Estaing va lui porter un coup fatal en stoppant toute la dynamique française en matière informatique : arrêt du plan calcul, arrêt d’Unidata, abortion de la CII par HoneyWell-Bull, et bien sûr arrêt des Cyclades !

Les conséquences de cette décision furent funestes : la réputation de la France en pâtit. Cela entraina une fuite des cerveaux. Et bien sûr, cela sortit la France du peloton de tête des recherches sur le futur internet. Quand Vinton Cerf et Bob Kahn dessinent les contours du TCP-IP, ils reprennent la solution des datagrammes.

Le livre fait la part belle à l’équipe de Louis Pouzin : notamment Hubert Zimmermann, Gérard Le Lann ou Jean-Louis Grangé.

Un homme de conviction et de combat


Louis Pouzin a mené plusieurs combats :
- Dès 1971 il s’indignait devant le conformisme face aux monopoles : Lors d’une conférence il explique : « nous devons résister à la domination d’IBM, et nous ne devons pas utiliser ses solutions techniques juste sous prétexte qu’elle représente 80% du marché »
- Sa guerre contre les monopoles s’étende aussi sur Google. On lit page 137 « Pierre Bellanger propose à Louis Pouzin et Chantal Lebrument de faire un point sur la racine internet de Google, dans un article paru le 7 mai 2016 (dans Le Monde). Fait acquis indiscutable depuis 2009, le navigateur Chrome est sur cette racine et, si c’est transparent pour l’internaute, les données restent la propriété de Google. Inutile de refuser d’avoir un compte sur un réseau social, utiliser Chrome suffit pour que l’avaleur de données se mette en marche. »
- Il critique depuis toujours l’ICANN qui fait un véritable racket sur les noms de domaine. « Le modèle de l’ICANN basé sur une location avec renouvellement est un racket, le fait que cette société de droit privé soit un monopole [est] un scandale ».
- Il fustige aussi le code des noms de domaine en ASCII qui empêche l’utilisation des accents (naturellement absent en anglais).
- Il a beaucoup bataillé pour une gouvernance partagée d’internet.
- Il dénonce bien avant les autres la surveillance de la NSA. Lors d’un sommet en 2003 il explique que « si un pays a les moyens de tout écouter et s’il ne le fait pas c’est qu’il est idiot ».

RINA, l'internet du futur

Le livre se termine sur ce que les auteurs appellent l’internet du futur. Le projet RINA présenté sur le site http://pouzinsociety.org D’ailleurs, une conférence est organisée le 25 février à 18h30 Paris à ne pas manquer (information et inscription) :
Lieu : Mines des élèves des Mines et des Ponts. 270, rue St Jacques – 75005 Paris
Avec les intervention notamment de Louis Pouzin et de John Day, pionnier d'internet (Arpanet) professeur à Boston University (USA).

En conclusion : Selon l’historienne Valérie Schafer, très souvent citée, le travail de l’équipe de Louis Pouzin « a en tout cas inscrit la France dans cette histoire des réseaux de données et de l’internet, et contribué à faire que nous ayons une histoire de l’internet qui prenne aussi source en Europe. »


A pourra voir l’interview de Louis Pouzin en 2011.


Jérôme Bondu

Note 1 : Louis Pouzin n’est pas l’inventeur du mot datagramme (formé sur télégramme) créé par un ingénieur des PTT norvégiennes Halvor Bothner-By.