toile que nous voulonsJ’ai acheté « La toile que nous voulons », ouvrage collaboratif sous la rédaction de Bernard Stiegler. Je l’ai acheté essentiellement pour les articles de Dominique Cardon, Evgeny Morozov et Julian Assange. Ces trois articles sont effectivement très intéressants. Le reste est inégal. Voici quelques notes sur les 13 articles de ce livre en deux billets.

Second billet : Morozov et les autres contributeurs.


Émergence d’un État-providence néolibéral

Evgeny Morozov intitule son article « Émergence d’un État-providence néolibéral ».
Il commence par dresser un constat lucide d’internet : il dénonce les défaillances techniques, la puissance économique et politique de la Silicon Valley, la privatisation de la ressource essentielle qu’est l’information, leur technopopulisme, l’extractivisme des données. Il rappelle que dans notre bêtise infinie (ça c’est de moi, pas de lui) nous payons deux fois l’utilisation des outils numériques : une première fois avec notre attention. Et une deuxième fois en offrant nos données. Le premier type de paiement peut être comptabilisé car on maitrise bien l’économie de la publicité. Par contre le second paiement n’est pas comptabilisé car trop récent, trop neuf …

Dans un second point, il assène que cette « domination silencieuse de nos vies par la Silicon Valley n’est pas un fait accompli et peut encore être contestée pourvu qu’il y ait suffisamment de volonté politique ». Cela peut passer par :
- Le droit des données : les GAFAM se sont approprié nos données sous prétexte que ces géants du web font fonctionner l’infrastructure de l’internet. Alors que c’est faux.
- Nous avons besoin « d’un régime politique, économique et juridique qui reconnaisse les droits sociaux et la jouissance collective des données ».  
- Nous devons réapprendre à rêver en dehors des sentiers balisés par les GAFAM.
- « Tandis que le jargon de la technologie devient de plus en plus central dans nos vies, il faut que nous le désapprenions et que nous soyons extrêmement méfiants vis-à-vis de ses prétentions à la neutralité ».

Autres articles

J’ai peu accroché avec l’article de Paul Jorion intitulé « La mise à l’écart de l’homme par la machine est-elle irréversible ? »
J’ai carrément buggé avec celui de Thomas Berns (intitulé « Sortir de la répétition de la gouvernementalité algotythmique ») dont les circonvolutions littéraires rappellent le style de Stiegler. Extrait de son introduction « je voudrais tenter de cerner le type de normativité qui s’y développe, de montrer en quoi le registre de la volonté et du consentement ne permet pas de s’y référer, tenter d’approcher dès lors cette normativité à partir de l’idée derridienne de la citation, et enfin dessiner quelques pistes critiques qui s’arriment à cette idée de la citationnalité en réinscrivant en son sein de la différence tout en s’éloignant d’une répétition purement machinique ». Je jure que c’est du mot à mot. Je me suis relu trois fois pour être que j’avais bien écrit tous les mots … Je suis preneur d’une explication de texte…

L’article de David Barry « théorie critique des algorithmes » est très technique.

L’article « Le déluge des corrélations fallacieuses dans le big data » démontre que la quantité énorme de données stockées dans les datacenters permet de faire des corrélations arbitraires. « Paradoxalement, plus nous avons d’informations et plus il est difficile d’en extraire du sens. Une quantité d’information trop importante tend à produire les mêmes effets qu’une quantité d’information trop faible ». Et plus loin « plus une base de données exploitée pour des corrélations est grande, plus grandes sont les chances de trouver des régularités récurrentes et plus grand est le risque de commettre des erreurs ». Intéressant.

L’article « Le web qui vient de la NSA à l’intelligence collective » de Harry Halpin est alarmiste. « Aujourd’hui, nous voyons clairement que l’appareil de surveillance de masse est en train de créer la machine idéale pour des évènements de ce type (il fait référence à la bombe atomique et à l’Holocauste). Seul un nouveau mouvement global et social peut reprendre le pouvoir sur le web pour avoir des chances d’empêcher d’autres catastrophes à venir ». A bon entendeur …

Vient la retranscription d’un dialogue en Stiegler et Julian Assange. Ce dernier fait preuve d’une belle culture universaliste. Il rappelle les fondamentaux : « Ainsi, au niveau de la structure technique, comme au niveau financier, juridique et social, il n’existe pas de séparation adéquate entre Google et le gouvernement américain. Et cela est vrai pour presque toutes les autres grandes entreprises de technologie ». CQFD !

Au final les articles de Cardon, Morozov et Assange sont très intéressants et méritent une lecture. Le reste est inégal.

Jérôme Bondu