Pierre Conesa.jpegJ’ai lu La fabrication de l’ennemi, sous-titré « comment tuer avec sa conscience pour soi » de Pierre Conesa.

Voici la seconde partie de ma fiche de lecture (lire ici la première partie).

Grands types de belligérances


Le cœur de son ouvrage est une typologie des grands types de belligérances et leurs processus de fabrication :
- L’ennemi proche, est celui avec qui on peut avoir un différend frontalier. La guerre se conclura par une expropriation violente du perdant.
- Le rival planétaire, a été illustré avec brio par les Américains et les Russes. La guerre se marquera par une manifestation de puissance et des actes d’autorités cyniques sur le globe.
- L’ennemi intime, est le ferment de la guerre civile. La guerre se marquera par une épuration schizophrénique d’une partie de la population.
- Le barbare, est l’ennemi dénigré. La guerre se marquera par la pacification de la zone occupée.
- L’ennemi caché, est la puissance occulte qui tire les ficelles. La guerre se manifeste par une paranoïa d’une partie de la population envers certains de ses membres.
- L’ennemi spirituel (l’expression est de moi) est celui d’une autre religion. La guerre va souvent mener à son extermination, et ressemble à une forme moderne d’exorcisme.
- L’ennemi conceptuel, est une invention récente de notre ami Bush père (l’ancien patron de la CIA) dans sa guerre contre le terrorisme.
- L’ennemi médiatique, est la résultante de la surmédiatisation de notre société. La menace est non pas définie par des institutions stratégiques, mais par des intellectuels médiatiques. La guerre va donner lieu à des psychodrames. La médiatisation est des points largement développés par Pierre Conesa. Et il cite avec ironie une recette idéale : Il faut la présence de victimes filmables. Il faut que le leadeur rebelle soit médiatique. Il faut être attentif aux contraintes de calendrier. Il faut un scénario simple, bipolaire, avec identification immédiate par tous du bon et du méchant. Et bien sûr, il faut des intellectuels omniscients qui sauront étaler leur pseudo expertise. Vous l’avez reconnu, Pierre Conesa vante notamment l’esprit brillant de BHL.

Impérialisme américain

Les États-Unis d’Amérique ont bien sûr une place de choix dans le livre avec une large description des effets de leur impérialisme.
- Il cite Zbigniew Brzezinski dans le Grand Échiquier « l’important n’est plus l’ennemi, mais le maintien de la suprématie : Puisque la puissance sans précédent des États-Unis est vouée à décliner, la priorité est donc de gérer l’émergence de nouvelles puissances mondiales [susceptibles de] mettre en péril la suprématie américaine ».
- Il cite dans le même paragraphe Joseph Nye et la conceptualisation du soft power et des capacités d’influence qui passent par le cinéma, la télévision, le sport … et maintenant les médias sociaux.
- Suite à la position de plusieurs pays contre la première guerre du Golfe américaine, il rappelle les mots de Condoleeza Rice « Nous allons punir la France, ignorer l’Allemagne, et pardonner à la Russie » (p250).

Evolution des prochaines guerres

Pierre Conesa s’interroge sur l’évolution des prochaines guerres :
- Les guerres de frontières, typiques des ennemis proches, sont toujours possibles « dans quelques coins perdus de la planète ».
- La guerre sous mandat pourrait revenir à la faveur d’un nouvel affrontement bilatéral entre les États-Unis et la Chine.
- Les guerres civiles constituent le scénario le plus probable des années à venir.
- Les guerres de répression continueront en fin d’écran, sauf si cela soulève les opinions des grandes démocraties.
Et il conclut le chapitre avec le même cynisme : « parce que l’ennemi rend tant de services à la vie internationale, il est probable que les différents mécanismes analysés plus haut continueront à en produire ».

Déconstruire l’ennemi

Pierre Conesa, dans une dernière partie, évoque les possibilités de déconstruire l’ennemi. Il évoquera les règlements récents des grands conflits, et les différentes structures judiciaires mises en place (tribunal pénal international, CPI…). Au travers des différents procès historiques, il rappelle à grand coup de chiffres les horreurs des massacres passés. Cela fait froid dans le dos… Les massacres des Japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Le Rwanda avec ses 800 000 morts en 4 semaines (à la machette).

En conclusion il cite Saint-Exupéry « la guerre n’est pas une fatalité, elle est un ressort du comportement humain dont on ne se défait qu’au prix d’un énorme effort d’intelligence ». Encore une fois l’auteur du Petit Prince a les mots justes.
Le livre est important dans la compréhension des mécanismes de construction des ennemies et de la guerre. C’est un bel exercice de lucidité politique.

Jérôme Bondu

Pour en savoir plus :
- On pourra lire la chronique de Gérard Chaliand
- Acheter le livre à la FNAC
- Ecouter Pierre Conesa sur ThinkerView
- Source image, page Wikipedia de Pierre Conesa
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