Culture numerique cardonJe recommande l’excellent livre « Culture numérique » de Dominique Cardon. Dominique Cardon est intervenu au Club IES en 2016. Il est sociologue et directeur du MédiaLab à Science Po.

Voici un petit compte rendu informel…

- J’ai particulièrement aimé la partie historique « Généalogie d’internet », même si je regrette la sous-pondération de la dimension européenne de l’invention d’internet (Louis Pouzin, le Minitel, le web…). Ce n’est pas parce que l’option technique prise à l’époque pour le Minitel s’est révélée la mauvaise que le travail de ces précurseurs européens du numérique devrait être passé sous silence. Il rappelle les différences entre un réseau centralisé et décentralisé. Le réseau centralisé (type Minitel) :
   * Permet un acheminement des informations plus sûr.
   * Permet une gestion nationale.
   * Permet une monétisation des communications.
Et bien sûr pour le réseau décentralisé, ... c'est l'inverse.

- La seconde partie « Le web, un bien commun » fait un beau panorama sur le mouvement du libre, des communs, de wikipedia, … Il explique notamment que le web est une fabrique d’externalités positives, de création d’intelligence collective et au final de valeur. Une des questions fondamentales d’internet va être de savoir si cette création de valeur va être confisquée ou non. Le sujet sera retraité plus loin dans la dernière partie.

- La partie « Culture participative et réseaux sociaux » m’a un peu moins intéressé sans doute parce que l’on baigne dedans, et qu’une présentation de ces éléments est moins nécessaire. Néanmoins, le dernier paragraphe « Enjeux de régulation » est à contrario nécessaire et très instructif.

- La quatrième partie « L’espace public numérique » est passionnante. On y parle de démocratie, d’infox et de civic tech.

- « L’économie des plateformes » est la partie qui a le plus attiré mon attention. Même si je trouve personnellement qu’il aurait pu avoir la dent plus dure contre les GAFAM.
- Il rappelle les trois lois de l’économie numérique (que j’avais déjà évoquées dans la note de lecture du livre de Nikos Smyrnaïos) :
   * Loi des rendements croissants.
   * Loi des effets de réseau (plus il y a d’utilisateurs plus ce que je produis a de la valeur) et l’abaissement des couts de transaction.
   * Loi « des vainqueurs emportent tout » (winners take it all).
- Avec plusieurs effets : Tendance à la création de monopoles. Obtention d’une rente par la possession des données.
- La partie sur la publicité en ligne est aussi très intéressante, tout comme le focus sur l’open data et le Digital Labor. Sur ce dernier point Dominique Cardon rappelle que deux visions s’opposent.
   * Ceux qui pensent que les bénéfices individuels des internautes valent de jouer le jeu des plateformes. « Les externalités positives débordent toujours de la possibilité de leur récupération marchande (…) Le travail de cette multitude est toujours plus vif et plus dense que le capitalisme qui essaye de se l’approprier ». (p341)
   * Ceux qui « considèrent que toutes les activités numériques sont une mise au travail généralisée des internautes par les plateformes et qu’il n’existe pas d’échappatoire. (…) Être sur internet c’est participer à ce mécanisme, et c’est donc subir une forme d’exploitation » « Sur internet, rien n’y fait, nous ne sommes que des produits ». (p341). Il présente ensuite le phénomène de tacheronisation ou micro-travail. Je partage cette vision là !

- Dominique Cardon conclut sur l’importance d’une pensée collective. « Il parait nécessaire de cesser de penser individuellement la vie privée, de cesser de la penser comme un arbitrage que chacun serait amené à faire. Nous devons plutôt y réfléchir comme à un droit collectif par lequel, même si nous n’avons rien à cacher, il est aussi dans l’intérêt de tous de vivre dans une société ou certains – journalistes, militants, ONG – puissent avoir des choses à cacher ». Internet va nous obliger à retrouver une réflexion collective. C'est pour moi l'enseignement majeur que j'essaye de faire passer depuis des années. Internet donne une fausse impression de liberté et d'individualité ... c'est tout le contraire qui est en cours.

Pour en savoir plus :
- Présentation de 80 secondes sur France Inter.
- Compte Twitter.
- Pour acheter le livre via la FNAC.

Jérôme Bondu