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Suite à l'article "Electricité 2.0", un lecteur m'a fait suivre un commentaire très détaillé. Avec son accord, je le publie ci-dessous :


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Après avoir bien fouillé dans les forums et avoir déchiffré le compte-rendu des délibérations de la CRE, je considère personnellement que la position de la CRE (Commission de Régulation de l'Energie) est défendable et que la présentation faite dans les média au début de cette affaire est tendancieuse.

 

1/ Rappelons d'abord que dans tout réseau d'énergie la puissance consommée à un instant donné (somme des consommateurs raccordés, depuis la lampe basse consommation de quelques watts jusqu'au four électrique d'usine sidérurgique de quelques dizaine de mégawatts) est toujours inférieure à la puissance disponible. Sinon, un premier générateur déclenche par surcharge, puis un deuxième? et c'est l'effondrement en chaîne du réseau, telles les grandes pannes qui affectent le réseau européen ou surtout américain de temps à autre.
Les techniciens trouveront ici un bel exemple de panne de ce type.

Les réseaux et les autres fournisseurs d'électricité (Poweo, EON, etc?)  se prémunissent contre  ces pannes en démarrant quelques générateurs en excès, de façon à faire face aux aléas de la demande : « pic » de consommation ou panne d'un générateur.

 

2/ Si ces aléas se trouvent sous-estimés à un instant donné, il faut adapter la fourniture à la demande dans l'urgence. On peut bien sûr démarrer des groupes supplémentaires, mais si certains types de groupes générateurs peuvent être  démarrés en quelques dizaines de minutes, voire quelques minutes, pour d?autres il faut des heures.
L'autre solution d'urgence, instantanée celle-là, est de couper le courant dans des installations non prioritaires, moyennant bien sûr accord préalable. Les gros industriels connaissent bien ce type de contrat (Contrat EJP : Effacement des Jours de Pointe, qui permet des allégements de tarif substantiels et légitimes). L'innovation de Voltalis et des industriels qui vont vendre le même type de service est d'inclure les petits consommateurs, particuliers notamment, dans ce dernier dispositif. C'est ainsi qu'on est en train de passer de l' « Effacement des Jours de Pointe » à l'« Effacement diffus ».

 

3/ Le problème était que, si on ne faisait rien RTE (qui gère la distribution d'électricité, c'est à dire les réseaux de lignes électriques haute tension), aidé par Voltalis ou les futurs opérateurs du même type, prélevait par délestage l'énergie qu'EdF ou les autres gros producteurs avaient produite à un instant donné pour leurs clients, pour les facturer à d'autres fournisseurs qui se trouvaient en manque, en général à cause de prévisions sous-estimées, et cela sans dédommager EdF pour son prélèvement.

De plus, EdF ne peut pas, dans cette configuration, réduire sa production d'électricité, sous peine de l'effondrement de réseau évoqué en 1 ci-dessus.

Il faut donc compléter le dispositif en décidant qui indemnise EdF pour une énergie qu'elle a bel et bien produite (avec tous les frais de production afférents), mais quelle n'a pas vendue. C'est soit le fournisseur en manque (qui subit alors deux facturations, une de RTE pour la mise en place du délestage et une d'EdF pour la fourniture), soit RTE, soit enfin Voltalis (qui alors intègrent cette indemnisation dans leur propre facturation). Dans tous les cas le coût devrait être sensiblement le même, seule l'organisation différerait. Précisons que jusqu'à ce point du raisonnement tous les acteurs (Voltalis compris) sont d'accord. Voir en particulier le § 2 de ce compte-rendu de délibération de la CRE du 18 juin (PDF).

 

4/ Toute la polémique vient du fait que la CRE a choisi Voltalis pour refacturer la fourniture, en considérant qu'une facturation unique exercerait davantage de pression sur le prix de revient du service qu'une facturation séparée. Et c'est, si j'ai bien compris, parce que Voltalis (qui défendait la solution à deux factures séparées) veut se défendre contre cette pression sur le coût qu'elle a déclenché cette polémique ? et ce buzz où des écolos ignorants des contingences techniques ont donné libre cours à leur goût des invectives. Voir notamment le compte-rendu CRE du 9 juillet (PDF) qui explique de façon schématique mais claire les différentes options possibles.
Voir aussi sur ce débat d'Agoravox un échantillon du niveau où a pu tomber la discussion sur ce sujet.
 
A noter à la décharge de Voltalis qu'incorporer une rémunération extérieure (le fournisseur d'énergie primaire, EdF ou autre) dans son prix n'est probablement pas une opération « blanche » dans la mesure ou des surcoûts, administratifs ou autres vont « plomber » son prix de revient. Ci-joint par exemple un autre débat sur Agoravox, beaucoup plus intéressant et sérieux que le précédent.
 

En tous cas, EdF n'est pas dans cette affaire l'industriel cynique et sans égards pour la collectivité, et Voltalis la victime innocente, tels que le buzz médi atique les ont présentés.

 

Alain Bondu

Ingénieur Supélec


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Je reprends le fil du billet pour souligner l'intérêt de ce cas. Le web participatif, en laissant tout internaute interpréter, relayer, diffuser, médiatiser ... des informations qu'il comprend mal, ne sera jamais un outil d'émancipation. Le web 2.0, au-delà des opportunités qu'il apporte, comprend aussi une part de menace. Même si je suis convaincu que le bilan (opportunités/menaces) sera positif, je suis aussi persuadé que la maîtrise d'internet nécessite une formation minimale pour les utilisateurs, et un devoir de vigilance pour les plus aguerris. Il y a là sans doute une forme de veille en devenir.


Jerome Bondu

 

- Sur le sujet de l'Intelligence Economique et du Développement Durable, on pourra aussi se référer au compte rendu de la dernière conférence du Club IES.

- Crédit Image Flickr